MuCEM Plage n’aura pas lieu. Ses guerres, si.

C’est par un communiqué expéditif diffusé un dimanche (14 juin) que la direction du MuCEM a décidé de mettre fin à l’aventure avant même qu’elle n’ait commencé. MuCEM Plage 2015 opéré par l’association Yes We Camp n’aura donc pas lieu. L’explication officielle du musée ? Les critiques qui se sont abattues sur le projet d’installer une aire de plage et d’activités ludiques sur le J4. Des critiques qui font reculer une opération « culturelle » ? Pour répondre à cette question, un retour en arrière s’impose.

Retour sur l’expérience « Camping » de l’Estaque en 2013

Yes We Camp est l’association qui avait organisé le Camping de l’Estaque durant l’année Capitale européenne de la culture et sous l’égide de Marseille 2013 OFF. À l’image de ce dernier, l’idée initiale du « Camping » fut de proposer une réponse à la fois politique, ironique et créative à l’impréparation et le sous-équipement de la ville de Marseille au regard de la problématique de l’hébergement, non seulement en contexte d’événements, mais également par une mise en perspective sur sa politique de logement.

Des architectes et des animateurs culturels ont proposé un :

 « camping urbain, un lieu temporaire et innovant et ouvert à tous, proposant aux habitants et aux visiteurs des fonctions multiples : promenades, fabrication d’objets, hébergement, restauration écologique, performances artistiques », comme le proclame la présentation du projet.

Dès 2012, Yes We Camp se constitue en association, autonome par rapport à  Marseille 2013 OFF (porté par l’association M2K13) et se lance à la recherche de financements et d’un espace. Un appel à projets est diffusé et recueille près de 200 propositions.  Certaines émanent de cabinets d’ingénieurs parisiens, signe, pour les organisateurs de la « crédibilité » du projet et de sa « professionnalisation ».

En janvier 2013, alors que les festivités de l’année Capitale ont commencé, Yes We Camp présente au public des prototypes d’habitation au sein d’une installation temporaire à la Friche Belle de Mai. L’occasion de faire connaître le projet et d’élargir le cercle des financeurs. Aux partenaires initiaux (Marseille 2013 OFF, Layher, ArtStock, Epluchures Marseille / GERES, Thalassanté) s’ajoutent Marseille-Provence 2013 et le Grand Port Maritime.

 Ainsi, Yes We Camp devient le premier projet du OFF soutenu financièrement par le IN pour un montant de 24 000 euros. Le OFF y investira, quant à lui, 50 000 euros  : 44 000 euros en numéraire et 6 000 euros en dons (« gastons » – la monnaie du OFF -, extincteurs, sacs-poubelle, recherche de financement, communication…). Enfin, un appel au désormais incontournable financement participatif sur la plateforme de crowfunding Kiss Kiss Bank Bank permet à l’association de récolter près de 20 000 euros supplémentaires pour amorcer le budget.

 Au printemps 2013, des bénévoles construisent le camping afin de convertir « le virtuel en réel, l’utopie en réalité » pour reprendre les termes de l’un de ses responsables recueilli par Marsactu en février 2013 et qui se demande si ce projet ne constitue pas « une vraie alternative à l’hôtel de luxe de Noailles ».

« Laboratoire d’urbanisme et d’écologie urbaine », le camping ouvre ses portes en mai 2013, à l’Estaque, sur un terrain d’environ 4 000 m2, prêté par le Grand Port Maritime de Marseille. Il devient rapidement une attraction touristique et politique, comme en témoignent les visites des élus et les articles de presse qui s’en font l’écho.

Entre le 22 mai et le 30 septembre 2013, 25 000 personnes, dont l’auteur, ont participé à l’expérience Yes We Camp. La plupart pour quelques nuits, certains tout l’été – une poignée d’aficionados seraient restés plusieurs mois. Certes, dans son bilan, l’association Yes We Camp avouait que :

 « le projet [avait] pein[é] à équilibrer ses comptes et ne serait pas reproductible en l’état, notamment pour la nécessité de rémunérer certains postes permanents ».

Mais ces membres se sont rapidement projetés vers l’avenir. Succès populaire, aidant, ils ont mis en avant leur crédibilité et leur savoir-faire, afin de reproduire le concept, soit dans d’autres territoires, soit plus tard à Marseille.

L’ambition fut de dupliquer les solutions conçues pour le cas marseillais, afin de réduire les coûts d’innovation. Très proche de trouver un point de chute à Mons à l’occasion de la Capitale européenne de la culture 2015 avant que les organisateurs ne renoncent pour des questions de coût et de complexité de montage, les désormais « entrepreneurs en camping alternatif » ont posé leurs prototypes en banlieue parisienne : à Pantin en mai 2014, et à Aubervilliers entre mars et juillet 2014.

Le deal MuCEM-Yes We Camp

Au début de l’année 2015, une convention se noue entre Yes We Camp et le MuCEM. Ce dernier est confronté depuis son ouverture à un sérieux problème. Certes, la Cour des comptes avait pointé le dérapage budgétaire dans la construction et l’exploitation d’un équipement qui aura finalement coûté 350 millions d’euros contre les 160 millions prévus initialement. Et si certains craignent que, loin d’être un révélateur des cultures et des civilisations d’Europe et de la Méditerranée, ce musée ne soit « leur tombeau » (témoignage rapporté dans le documentaire de Nicolas Burlaud, La Fête est finie), la plupart s’accorde à vanter la qualité architecturale du moucharabieh de béton. L’œuvre de l’archistar Rudy Ricciotti remplit ici sa fonction d’équipement étendard supposé contribuer à la fameuse « nouvelle image » d’une ville pour des élites qui croient participer à une « compétition des territoires ».

Cette obsession a finalement relégué au second plan le contenu du musée, c’est-à-dire sa programmation culturelle. Ce résultat peut se lire dans le différentiel entre le nombre de visiteurs du site (Fort Saint Jean et Esplanade du J4) et ceux qui fréquentent effectivement les salles d’exposition du musée. Les premiers sont plus de 2 millions quand les seconds atteignent à peine 650 000, soit un rapport de 1 à 3. Si ces estimations témoignent d’une appropriation des lieux par les Marseillais et les touristes, l’enjeu demeure, pour le département des publics du MuCEM, de convertir les passants en visiteurs effectifs. Question éternelle de la démocratisation culturelle et des barrières sociales d’accès aux expositions. Et comme me le suggérait Fabien Pécot, cette question dépasse les biens culturels puisqu’elle concerne la transformation d’un utilisateur en payeur, selon le principe du freemium.

C’est ici que Yes We Camp entre en jeu avec sa proposition de plage sur le J4. Un échange gagnant-gagnant se dessine. Pour le MuCEM, l’organisation d’activités ludiques et populaires à proximité immédiate du musée et marketé « MuCEM Plage » pourrait non seulement attirer plus de publics, mais surtout faire venir un autre public. L’occasion pour un musée national de répondre aux accusations d’élitisme. Pour Yes We Camp, l’opportunité est de reproduire l’expérience Camping par d’autres moyens, sur le même territoire, en faisant valoir une expérience et une professionnalisation acquise depuis l’expérience de l’Estaque.

Le communiqué de la CFDT et la formation de la controverse

Voici comment le dossier de presse publié à la fin du mois de mai présente l’initiative :

« Du 25 juillet au 21 août, le MuCEM renoue avec la tradition des Pierres plates et installe une véritable plage de sable sur l’esplanade du J4. En cohérence avec sa vocation d’espace méditerranéen de rencontre, de découverte et d’échange, le MuCEM, musée de société, transforme le temps d’un été la vaste esplanade du J4 en un lieu accueillant et populaire, un espace public parfaitement situé entre le musée et la mer, mêlant pratiques spontanées et activités culturelles. MuCEM Plage, c’est un site extraordinaire conçu et réalisé avec la complicité de l’équipe créative de Yes We Camp, un collectif marseillais qui expérimente de nouvelles possibilités de construire, habiter et utiliser les espaces partagés. Cette plage décidément pas comme les autres est parsemée de surprenantes installations faisant rimer créativité et simplicité : Dunette, Phare à hamacs, fontaines végétalisées, brumisateur géant… Partout, on s’émerveille, on s’interroge ! »

On s’interroge, en effet. Le premier coup part d’un communiqué de la CFDT-culture intitulé « Sous la plage, le MuCEM abandonné » le 3 juin 2015. La plupart des critiques qui s’abattront sur l’opération y sont contenus :

1. Ici, c’est pas Paris

Le rapprochement avec Paris Plage est d’abord pointé du doigt. C’est l’absurdité d’un projet de bâtir une plage artificielle dans une ville bordée par la mer qui frappe en premier le syndicat. C’est en creux, la critique contre l’importation rapide d’opérations pensées ailleurs et qui aboutit au phénomène connu des géographes : la standardisation (le « sameness ») qui sacrifie l’esprit des lieux sur l’autel des injonctions de normes exigées par des acteurs de marché. Si toutes les villes se ressemblent, comment parviendra-t-on à les reconnaître ? Et pourquoi habiter (ou visiter) ici plutôt que là ?

2. Un coût et un modèle économique qui posent question

Le modèle « économique hybride » vanté par Yes We Camp propose un budget de 700 000 euros, dont un peu plus de la moitié est apporté par le MuCEM et un peu moins par l’association. 380 000 euros pour moins d’un mois d’activités. À titre de comparaison, Paris Plage, initié en 2002, coûte environ 3 millions d’euros, dont la moitié est prise en charge par la ville, l’autre par des partenaires privés. Elle s’étend toutefois sur plus de 3,5 km de voies sur berge, quand l’esplanade du J4 mesure environ 20 000 m2.

3. Un paradoxe écologique

Pour un collectif et une opération qui se veulent éco-responsables, conclure un partenariat avec le groupe Lafarge pour déverser 640 tonnes de sable et y installer des brumisateurs géants, pose la question d’un possible « gâchis écologique » comme l’écrit La Marseillaise.

4. La définition de la « culture »

Dernier point : le hiatus entre une opération de construction d’une plage éphémère avec les exigences de la programmation d’un musée national. Pour la CFDT, MuCEM Plage se « moque du du public, dont on considère qu’il n’est pas en capacité de choisir entre activité plage et visite de musée ». Le syndicat remet ici en cause la justification initiale du projet : attirer un nouveau public dans les salles d’exposition. Cette épineuse question de l’ouverture de la culture, de son accès, et en l’espèce des circulations entre espaces culturels, dits populaires et dits légitimes reste donc posée. Le communiqué instruit également le principe même de la « plage » comme activité culturelle, au « contenu scientifique, culturel ou artistique plus que discutable ». Il critique dans l’opération le fait qu’elle constitue un miroir de stéréotypes vantant la pétanque et les sardinades… mais hiérarchise alors les biens culturels en subordonnant les pratiques culturelles ordinaires à la culture des cultivés. Autre débat dans le débat. Enfin, pour une autre organisation syndicale, la FSU, le choix de la programmation de MuCEM Plage et son coût auront un impact sur le reste de la programmation. Avec un raisonnement simple et percutant : 300 000 euros mis ici ne pourront servir ailleurs.

Les communiqués sont largement relayés par un article du Monde, d’abord, le 5 juin, puis de La Marseillaise le 13. Le projet devient une affaire.

L’annulation et ses suites

Face aux « critiques », le 14 juin, la direction du MuCEM décide d’annuler purement et simplement l’opération :

« Depuis quelques jours, le projet Mucem Plage qui devait se dérouler sur l’esplanade du J4, à Marseille, du 25 juillet au 21 août 2015, a fait l’objet de mises en cause. Sans revenir sur le caractère hâtif et caricatural de certaines présentations du projet, la direction du Mucem a pris la décision d’annuler cette première proposition de Musée de plein air. Une proposition culturelle et conviviale de cette ambition n’a de sens qu’à la condition de dépasser les clivages traditionnels, de rassembler et fédérer. La volonté du Mucem est, en permanence, d’inviter les publics dans toute leur diversité à partager des expériences originales et fortes. La direction du Mucem ne peut que constater et déplorer des oppositions ou des incompréhensions et annule la manifestation.»

Le MuCEM aurait donc décidé de reculer devant les critiques de syndicats et d’articles de presse jugés défavorables ? Pour un musée, dont la mission est l’exposition d’œuvres d’art, qui par définition ne peuvent faire l’objet de consensus, mais dont le propre est précisément d’engager des débats, d’inviter à la discussion et au désaccord ? On peine à le croire.

En relisant l’article de La Marseillaise, on trouve une autre source possible de l’annulation :

« Au cabinet de Fleur Pellerin justement, malgré plusieurs sollicitations, c’est le silence. »

Ce silence a manifestement été rompu si l’on en juge le papier du Monde relatant l’annulation :

« Pour Mme Rapine [ndla : Secrétaire générale adjointe de la branche culture de la CFDT], le sabordage de MuCEM Plage a d’autres causes : ‘Le contenu de l’événement, sans rapport avec les missions du musée, et son coût global ont sûrement fait réagir la tutelle.’ Une version confirmée au ministère de la culture, où l’on évoque « un budget trop conséquent pour un projet pas vraiment prioritaire ». ’MuCEM Plage grevait fortement les comptes et pesait sur d’autres programmations. Ce qui a motivé le fait qu’on regarde et qu’on en rediscute avec les intervenants’, poursuit-on, Rue de Valois.

Rien à voir, donc, avec le « blocage » d’un syndicat hâtivement mis, par certain, dans le même sac qu’une CGT-dockers ou qu’un FO-territoriaux, suivant le mythe d’un « Marseille produit par Marseille ». Il s’agit, plus prosaïquement d’un rappel à l’ordre institutionnel d’une tutelle.

L’association Yes We Camp a réagi en deux temps. D’abord dans un court film diffusé sur Youtube, puis par deux communiqués de presse. Reprenant point par point les critiques qui viennent d’être rappelé, ses membres expriment leur « tristesse » face à l’abandon du projet et réaffirment leur mantra :

« Oui ! Nous croyons aux activités de plein air ouvertes à tous, dans des sites symboliques, pour encourager les rencontres et la sociabilisation. Oui ! Nous voulons oeuvrer à l’ouverture et l’animation de l’espace littoral à Marseille, à l’inverse des logiques à l’oeuvre de commercialisation de ces endroits privilégiés. Oui ! Nous soutenons un musée d’État dans son projet de sortir de ses murs, en cohérence avec l’élan de 2013 et le succès des manifestations alliant culture et événement populaire. »

Sans remettre en cause la sincérité de leur engagement, on s’étonne de trouver l’explication suivante, fournie par l’un de ses responsables explique au Monde, sur l’origine des fonds

« Le MuCEM prenait 380 000 euros à sa charge exclusive. Les 300 000 euros restants devaient être apportés par notre association sur les recettes d’exploitation. C’est un risque conscient : certains d’entre nous travaillent gratuitement depuis décembre. Les salariés devaient être payés à rebours. »

Dans l’un de ses communiqués, l’association précise que :

« Sur son budget propre, donc sans financement supplémentaire, le MuCEM pouvait prendre en charge la partie correspondant au coût de la construction, soit 55 % du coût global ou encore 1,6% de son budget annuel. De son côté, Yes We Camp proposait de prendre à sa charge les autres 45 %, qui incluaient les coûts de conception, de coordination et de gestion de la période d’ouverture, en comptant rémunérer ses équipes (40 personnes pour la construction, 50 pour la gestion de l’ouverture) grâce aux recettes de la buvette et de l’épicerie. C’était donc un modèle économique hybride, alliant financement institutionnel et entrepreneuriat. »

300 000 euros tirés des recettes de la « buvette et de l’épicerie » ? Hybride, en effet, mais pas moins curieux.

Épilogue ?

MuCEM Plage n’aura donc pas lieu. Ces contempteurs en seront ravis, qu’ils se situent au sein de l’appareil culturel institutionnel (syndicats, ministère) ou, plus à marge et qui voient dans le MuCEM et son cortège d’opérations économico-culturelles, un cheval de Troie momifiant les cultures à des fins de rentabilité touristique. Mais les controverses ne sont peut-être pas closes. Déjà, un groupe facebook « N’annulez pas MuCEM Plage » se forme. Et on attend toujours une déclaration de la mairie de Marseille exprimant son positionnement.

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[1] Les éléments portant sur l’expérience du Camping de l’Estaque sont issus du rapport « Tous publics » remis par le groupe de recherche, dont l’auteur fait partie, « Publics et Pratiques culturelles dans Marseille-Provence Capitale européenne de la culture en 2013 », au Ministère de la culture et de la communication.

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Photo : @marseillologie / Intagram