De l’influence d’Instagram sur l’évolution de l’image de marque de Marseille

La NSSM est heureuse d’ouvrir ses colonnes à Annabelle Dufraigne qui vient de terminer un mémoire de recherche appliquée au CELSA (UFR de communication de la Sorbonne Paris IV en Master 2 Communication politique et des institutions publiques) encadré par Sophie Corbillé, anthropologue. Ce travail a été construit à partir d’études sémiologiques et systémiques d’images et de hashtags sur Instagram et d’entretiens avec des influenceurs marseillais et des professionnels du numérique. Cette méthodologie a permis de dégager deux conclusions principales : le rôle non négligeable des habitants dans le processus de différenciation de la marque-ville Marseille et la démonstration de l’attachement émotionnel à la ville comme moyen de co-construire l’identité de Marseille sur Instagram.

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La ville de Marseille fascine : cité méditerranéenne à la frontière entre plusieurs civilisations, ville d’immigration, elle souffre, pour les élus marseillais, d’une surmédiatisation de sa criminalité et de fantasmes qui ternissent son image. Ce territoire décrié aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur pendant longtemps semble voir son image évoluer depuis 2013, année Capitale Européenne de la Culture, au profit d’une métropole plus moderne et culturelle. Depuis deux ans, d’autres discours émergent, autour du caractère “branché” de Marseille, au même titre que Berlin ou Los Angeles. Marseille a notamment été sacrée “Destination branchée de 2016” par le Figaro et Deuxième destination de 2015 par le New York Times. La Mairie de Marseille capitalise sur ces changements pour fédérer les habitants autour d’un “renouveau”. Il s’agit donc d’un changement d’image qui s’opère, d’un changement perceptuel qui passerait par un repositionnement de l’identité de la marque, avec son propre système de valeurs. Nous pourrions débattre des changements effectifs, et d’autres s’en chargent très bien (ndlr : par exemple la Fabrique du Monstre de P.Pujol, le livre de C.Mattina sur le clientélisme et l’hégémonie politique, l’analyse de N.Maisetti sur la politique d’image, ou la tribune de F.Pecot sur l’évaluation de la stratégie marketing de Marseille), mais nous nous intéresserons ici uniquement à l’image. L’identité correspond à une construction voulue par le promoteur de la marque : en l’occurrence, la Mairie de Marseille. L’image, elle, renvoie à des conceptions mentales intangibles liées à la perception de la marque, façonnées par tous les discours dont la marque-ville est l’objet, mais aussi par ses habitants qui sont ses premières parties prenantes. L’avènement des réseaux sociaux représente une opportunité unique pour les habitants d’une ville de participer à la construction de son identité : ils peuvent s’exprimer sur leur territoire, interagir, converser avec les pouvoirs publics. Ici se pose alors la question de la co-construction de la marque-territoire. Dans un contexte d’évolution de l’image de Marseille vers une ville “branchée” à l’initiative de la Mairie, Instagram apparaît comme une plateforme privilégiée. Premier réseau social de l’image, c’est un véritable espace de circulation de modes et de tendances dans lequel l’image des marques revêt une importance toute particulière. Les influenceurs, “super habitants” suivis par des milliers d’instagrammeurs, ont un pouvoir de prescription notable dans la constitution de l’image des marques. En quoi, dès lors, Instagram participe-t-il à la production de “capital symbolique collectif”[1], c’est-à-dire de représentations mentales autour de la marque-ville Marseille, dans le cadre de cette transition d’image et du changement d’identité sur lequel les pouvoirs publics travaillent ? Plus précisément, quel est l’impact des publications des habitants de Marseille sur Instagram sur le changement d’image de la marque-ville, notamment des influenceurs ?

Il faut dans un premier temps analyser le rôle des publications des habitants de Marseille sur Instagram dans son processus de différenciation par rapport aux autres territoires, dans une logique de marketing territorial qui a pour objectif de valoriser l’ethos de la ville, autrement dit ses caractéristiques différenciantes. D’un côté, les publications des habitants semblent aller dans le sens d’un prolongement des discours portés par les pouvoirs publics autour des stéréotypes associés à Marseille sur la Provence et la Méditerranée, deux éléments constitutifs de son ethos. On observe une volonté de mise en scène du pittoresque et de l’ordinaire provençal : la vie rurale, la notion de terroir et de villégiature avec le hashtag #marseillecartepostale.

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Mais aussi un besoin d’ancrer la ville dans une modernité et une ouverture liées à son caractère méditerranéen, avec le cosmopolitisme et le vivre-ensemble comme éléments forts de citoyenneté.

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L’influenceur @fotomaniak, membre du collectif @igersmarseille : « J'essaie de sortir des kalachnikovs, des cagoles marseillaises et de l'OM que l'on voit dans les médias »

Se dégage également des publications une certaine affirmation de la fierté marseillaise comme en réponse au “Marseille bashing” auquel la ville fait face. Le hashtag #marseillerebelle traduit une fierté revendicatrice, positionnant Marseille comme différente par rapport aux autres villes. Les habitants participent ainsi à prolonger le mythe de Marseille entre Provence et Méditerranée, entre terroir et urbanité, la faisant apparaître comme un territoire singulier. Parallèlement, il est nécessaire de se demander si Instagram, en tant que dispositif au sens de Michel Foucault[2], ne limite pas les territoires dans leur logique de singularisation. L’utilisation de codes esthétiques, langagiers et de hashtags génériques par les utilisateurs de la plateforme semblerait alors uniformiser les contenus, la marque Instagram surpassant toutes les autres marques pour imposer sa norme.

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La valorisation de Marseille comme lieu d’ancrage “branché” la mènerait-elle à devenir tendance mais finalement au même titre les autres villes “branchées” ? Même le caractère “hors des sentiers battus” de la ville serait-il finalement un leurre qui banaliserait, paradoxalement, sa singularité ? La circulation de modes et de codes à la fois sur Instagram et entre les métropoles du monde entier peut apparaître comme une entrave à son unicité. Or les stéréotypes territoriaux et la fierté marseillaise semblent suffisamment valorisés pour contourner ce risque. Ils permettent la “lisibilité”[3] de la marque, le fait qu’on puisse la reconnaître. Plus encore, l’apparition de Marseille dans le cercle des villes “branchées” l’éloigne de son image trop souvent dégradée et permet de faire rayonner la ville à l’international.

Instagram semble aussi permettre aux habitants de se rapprocher émotionnellement de leur ville et de contribuer à l’amélioration de son image. Leurs publications laissent apparaître une dynamique de “love-marque”[4] qui traduit le fait pour les publics d’entretenir une relation quasi-amoureuse avec leur marque.

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Instagram apparaît comme un moyen d’exprimer son attachement à la ville, par le geste photographique, le regard porté sur sa ville et le besoin de partager son attachement. Des hashtags manifestent cet attachement : #marseillejetaime est une certaine manière d’anthropomorphiser la marque. #noussommesmarseille, mot d’ordre lancé par Jean-Claude Gaudin à l’occasion de l’Euro 2016, traduit une volonté d’appropriation de la marque par ses habitants. Aussi, on observe un entremêlement dans les procédés de branding à la fois de Marseille et des marseillais. Instagram est une plateforme de survalorisation et de “magnification”[5] du quotidien.

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Les habitants s’inscrivent dans leur territoire en se valorisant et en le valorisant dans une logique de recherche de renommée par le self-branding ; le branding de la marque Marseille se fait alors par l’intermédiaire des habitants, à la faveur de la ville qui apparaît sous son meilleur jour, prolongeant le travail de la Mairie sur l’identité de la marque. Par ailleurs, la multiplicité des images de la ville permise par l’abondance de contenus semblerait faire d’Instagram un panopticon au sens de Michel Foucault[6], c’est-à-dire qu’Instagram serait un point d’observation permettant d’embrasser la totalité de la ville. Mais ce panoptisme doit être relativisé du fait que les images qui reviennent sont souvent les mêmes – le MuCEM, le Vieux Port, la Basilique, celles qui portent des signes forts et valorisants permettant le self-branding, ne couvrant ainsi pas toute la ville.

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Ce panoptisme est limité car la ville est racontée de sorte à déformer la réalité par les codes esthétiques d’Instagram qui poussent les usagers à magnifier la ville et par le storytelling individuel qui raconte la ville mais sous un angle la plupart du temps favorable. Instagram n’est pas une plateforme privilégiée pour faire apparaître des sujets urbains et citoyens contrairement à d’autres réseaux sociaux comme Twitter et Facebook. Elle reste un espace de survalorisation et suresthétisation de soi et de son quotidien.

La Mairie de Marseille a besoin des habitants pour co-construire les représentations collectives qui sont associées à la marque-ville. Sur Instagram, Marseille apparaît comme une ville résolument moderne, “branchée”, mais ancrée dans des traditions locales, une ville dans laquelle les habitants cohabitent en harmonie. Instagram va dans le sens d’un branding avantageux de la ville en érigeant les habitants comme ambassadeurs de leur marque-territoire avec laquelle ils entretiennent un lien émotionnel. Mais il reste un réseau social excluant où on trouve plus de femmes, plus de CSP+, plus de jeunes. Il ne suffit pas à construire l’image et les imaginaires de la ville à lui-seul et fonctionne davantage comme un microcosme dans lequel les usagers sont conscients des codes auxquels ils se contraignent. Ils ont certainement conscience du décalage avec la réalité où Marseille reste une ville inégalitaire en dépit des progrès de modernisation du territoire. Le quartier le plus pauvre de France se situe en plein cœur de Marseille, à deux pas du MuCem et du Vieux Port réhabilité, dans le troisième arrondissement. Instagram est donc incontournable dans la communication territoriale car il permet aux marques d’être visibles et lisibles, notamment grâce au contenu publié par les habitants eux-mêmes et par les influenceurs, véritables leaders d’opinion. Il faut toutefois l’appréhender non pas comme une fin mais plutôt comme un moyen, par exemple, d’intéresser les publics jeunes et de les impliquer davantage dans la vie de leur cité.

Annabelle Dufraigne

Diplômée du CELSA-Paris Sorbonne

en Communication publique et politique ( 2017)

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[1] HARVEY David, “L’art de la rente” in Géographie de la domination, Paris, Les Prairies Ordinaires, 2008, p. 23-55

[2] FOUCAULT Michel, Surveiller et punir, op. cit.

[3] CORBILLÉ Sophie, « Les marques territoriales », in Communication [En ligne], Vol. 32/2 | 2013, mis en ligne le 15/04/2014, consulté le 03/04/2017.

[4] ROBERTS Kevin, Lovemarks, Paris, Editions d’organisation, 2004

[5] JEANNE-PERRIER Valérie, “Instagram : comment je suis devenue une photographe branchée… comme tout le monde”, in Leplus.nouvelobs.com, mis en ligne le 19/06/2012, consulté le 19/05/2017.

[6] FOUCAULT Michel, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975

 

« Rien ne va plus » pour la Villa Méditerranée ou la crise des politiques méditerranéennes de la Région PACA

Billet publié sur l’Agora de Marsactu,

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Ce mercredi, au micro de France Inter, Jean-Claude Gaudin a mis fin à une dix jours de polémique sur le supposé projet de transformation de la Villa Méditerranée en casino. Reprenant un argument connu, et répété sur les bancs socialistes, le casino ne s’y fera pas « parce qu’il n’y a pas la place ».

Cette controverse autour du casino et de la Villa Méditerranée apparaît donc pour ce qu’elle est : bidon. Pour autant, elle a soulevé, en creux, une question qui m’est familière* : quel avenir pour la politique internationale de la Région ? Ou pourquoi les luttes autour de ce bâtiment sont révélatrices de la crise des politiques méditerranéennes à Marseille ?

Retour sur une polémique. Le 17 septembre dernier, Jean-Claude Gaudin déclare à La Provence : 

« J’ai le sentiment que la Région, qui est propriétaire, serait favorable à ce que l’on transforme la Villa Méditerranée en casino ».

La position de la mairie n’est pas neuve. En mai 2015, elle évoquait la possibilité d’installer un casino sur le front de mer rénové dans le contexte de la préparation à la Capitale européenne de la culture. Le site envisagé n’était alors pas la Villa Méditerranée, mais le J1. Slate expliquait alors que « le futur casino était le symbole de la transformation de la ville ». Le résultat de l’appel à projet du Port concernant le J1 a donné les clés à la municipalité mais les réflexions sur le sujet sont toujours en cours.

La Villa Méditerranée sous le feu des critiques

Depuis, l’alternance à la présidence de la Région a (un peu) redistribué les cartes. La Villa Méditerranée serait disponible. Le successeur de Michel Vauzelle (PS), Christian Estrosi (LR) qui avait lancé un audit (au passage, jamais rendu public) dès son entrée en fonction pour décider des futures orientations du bâtiment, se précipite sur l’occasion pour affirmer son souhait de « vendre ce bâtiment » et se délester des presque 4 millions d’euros annuel de frais de fonctionnement. Dépourvue de politique internationale, son ambition pour la Villa Méditerranée a au moins le mérite de la clarté : la rentabilité. Et si elle ne passe pas par la location, il souhaite la vendre sans état d’âme. Le Président Estrosi désigne même un futur acquéreur prioritaire » : la municipalité. Renaud Muselier, le premier vice-président « délégué à la coordination des politiques publiques » affirme dans un zeugma qui n’a apparemment rien d’ironique qu’…

« un casino amènerait de la vie et de l’argent ».

Les réactions se sont dés lors multipliés pour dénoncer ce projet de casino.  Benoit Payan, le président du groupe socialiste au conseil municipal demande ironiquement :

« Et pourquoi pas un bar-PMU dans une école maternelle ? »,

Un texte publié dans La Croix et signé par des élus et des intellectuels s’y oppose vigoureusement et dénonce :

«  Deux visions [qui] s’opposent là clairement. D’un côté le monde de l’argent facile, du jeu, du divertissement, de « l’entertainment » abrutissant, celui des casinos. De l’autre, une conception de l’action publique appuyée sur la réflexion, l’analyse, l’écoute des positions contradictoires, qui sont au fondement, depuis la Grèce antique, de toute démocratie. »

Sans surprise à droite, on défend le projet de casino, et on en profite pour attaquer la Villa Méditerranée. Selon Dominique Tian (LR), le premier adjoint du maire :

« Quant au choix de la Villa Méditerranée, j’écoute les opposants expliquer qu’ils refusent qu’on abandonne cet espace dit ‘culturel’. Mais dans les faits, ce site est tout sauf culturel ! C’est une véritable escroquerie intellectuelle de le qualifier ainsi ! On parle là d’un bâtiment extraordinairement coûteux, qui a été payé 60 millions d’euros par le contribuable et continue à coûter 7 millions d’€ par an pour rien ! Une somme qui pourrait être économisée s’il est loué au privé. Et oui, je trouve que cet endroit à La Joliette est idéalement placé pour un tel établissement »

Plus étonnant, à gauche, on trouve même parmi les opposants au projet de casino, une critique implicite de cet équipement. Si l’on suit Jean-Marc Coppola, chef de file du Front de gauche au conseil municipal et ancien président du comité régional du tourisme :

« Oui, bien sûr, on aurait dû et il faudrait démocratiser davantage ce bâtiment qui a coûté 70 millions d’euros, l’ouvrir au public et, pourquoi pas, le rendre culturellement complémentaire du MuCEM. »

Cette polémique puise ses racines dans une histoire déja longue de controverses autour de la Villa Méditerranée. Les critiques portent systématiquement sur son coût, sa construction (environ 70 millions d’euros) et son fonctionnement (3,7 millions d’euros par an environ, soit deux fois moins que ne le prétend Dominique Tian) ; et sa fonction, incertaine. Pour ceux qui travaillent dans les politiques internationales des collectivités territoriales ou réfléchissent à leurs enjeux, ce n’est pas évident, alors pour les autres…

Sur le coût, les 70 millions d’euros de construction imputés exclusivement au budget régional peuvent en effet paraître conséquent. Ramené aux dépenses d’investissement du conseil régional, (environ 500 millions d’euros en 2010), le coût de la Villa Méditerranée a représenté  5 %. Si l’on se tourne vers les fameux frais de fonctionnement, les 3,7 millions d’euros représentent 0,4% environ des dépenses de fonctionnement (environ 970 millions d’euros en 2015). Certes, entre 2010 et 2012, le montant était plus proche des 7 millions d’euros que des 4, mais, dans le même, le budget consacré au fonctionnement était plus élevé (environ 1,3 milliards).

Reste la question du rôle et de la fonction de la Villa Méditerranée. Michel Vauzelle a sans doute fait preuve d’une pédagogie incertaine et n’a jamais réussi à articuler les deux dimensions de son ambition : offrir l’édifice à une introuvable « société civile » euro-méditerranéenne, au service d’un tout autant improbable « soft power » régional.

En avril 2013, j’avais consacré un billet de mon défunt blog à cette question : « la Villa, caprice dispendieux ou instrument de soft power ? ». À l’époque, déjà, la Villa faisait l’objet de moqueries. Elle était présentée dans la presse régionale et par les adversaires politiques du Président Vauzelle comme une dépense inutile et une institution fantôme, reflet de la mégalomanie de son fondateur. La « Villa Vauzélia » n’aura jamais su dépasser les critiques initiales.

Plusieurs facteurs peuvent l’expliquer. Tout d’abord, dès son origine, un discours d’institution de la Région à la fois vague et grandiloquent qui présentait cet équipement comme « un lieu de pouvoir de la société civile » et un instrument d’exercice de soft power régional dont l’enjeu était d’aider à « la paix et à la prospérité » en Méditerranée. Rien que ça. Avec un résultat, donc, pour le moins mitigé.

L’une des ambiguïtés originelles de l’équipement tient paradoxalement aux opportunités que lui avait offertes les festivités de la Capitale européenne de la Culture. Vauzelle le reconnait dans l’interview qu’il a accordé à La Provence pour défendre « son » bâtiment face à la menace du projet de casino :

« Et pendant cette année-là [2013, ndla], naturellement, la Villa, a été happée – et c’était notre devoir – par ce côté culturel. C’est pour cela qu’on a cru qu’à côté du Mucem, il y avait une annexe avec une forme un peu étrange qui était une sorte de petit Mucem. »

En effet, en menant nos enquêtes sur les publics et les pratiques culturelles dans MP2013 avec les collègues de l’Université Aix-Marseille, on s’était rendu compte qu’un certain nombre de touristes étaient surpris de constater qu’ils ne pouvaient pas rentrer dans la Villa Méditerranée avec leur billet estampillé MuCEM. De même, la programmation de cette première année à la Villa Méditerranée était sans doute trop marquée par des expositions et des conférences « culturelles ». Les parcours d’exposition, par ailleurs très coûteux, ont progressivement laissé la place à l’organisation de séminaires présentant les résultats de projets internationaux et pour lesquels la Vill Méditerranée devait servir de vitrine dans le but de faire de Marseille un lieu stratégique pour la coopération dans la région. Mais l’ambiguïté de départ n’a jamais été levée.

L’internationalisation des politiques régionales et la Villa Méditerranée

La « vocation » de la Villa Méditerranée était pourtant d’incarner l’internationalisation de la Région. Pour le dire autrement, le bâtiment à l’architecture audacieuse était supposée être adossée à la politique internationale de la Région et représenter physiquement l’existence et le dynamisme de cette action publique diplomatique menée par le Conseil régional. Cette dernière s’était engagée depuis le début des années 2000 dans une réorientation, abandonnant la coopération décentralisée traditionnelle fondée sur l’aide au développement de partenaires du Sud au profit d’une intégration plus poussée dans les circuits européens.

A-t-on oublié qu’avant de prendre son nom à la tonalité « Médicis », l’équipement devait s’appeler , le « Centre régional pour la Méditerranée (CeReM) » et devenir le « lieu de toutes les expressions du monde méditerranéen contemporain, le CeReM sera le symbole du dialogue entre les cultures, du partage des connaissances et des techniques », pour qui croyait les présentations à l’époque ?

En 2008 et en 2009, en amont du projet de construction de la Villa Méditerranée, la Région, sous l’impulsion du Président Vauzelle qui a fait des questions internationales, son « domaine réservé », vote deux délibérations : une « Stratégie internationale » et un « Plan d’action pour la Méditerranée ». Ces deux textes adaptaient les partenariats existants de la Région en Méditerranée au contexte géopolitique européen marqué par le lancement de l’Union pour la Méditerranée (UpM), la mise en place de l’Instrument européen de voisinage et de partenariat et plus généralement les négociations des contours du budget de l’Union européenne pour les années et du cadre financier 2014-2020.

En avril 2014, enfin, un an après l’inauguration de la Villa Méditerranée, la Région adoptait un troisième texte, la « Nouvelle stratégie internationale » qui visait cette fois à prendre acte de l’échec de l’UpM et des contextes de crise, tant au Nord qu’au Sud. Sans rentrer dans les détails de ces documents, ils témoignent de la capacité d’adaptation de ce que j’appelle la « diplomatie décentralisée » face aux soubresauts des contextes et des déséquilibres internationaux.

Que vient faire la Villa Méditerranée dans cette affaire ? Premièrement, elle était sensée dépendre étroitement de cette politique internationale et offrir une vitrine à celle-ci, en rendant visible l’ambition de la Région. Parce que des politiques publiques s’ancrent matériellement dans des bâtiments qui les, aussi, en partie, font exister. L’action publique prend toujours une dimension physique et sensible. C’est là, la première fonction de la Villa.

L’ex-Président Vauzellle justifie l’existence de sa Villa Méditerranée pour défendre la position du territoire marseillais dans la compétition internationale, mais aussi et surtout pour affirmer sa contribution possible dans la résolution des crises internationales. Une contribution qui pourrait être alternative aux mesures sécuritaires mises en oeuvre par les États :

« Dans une région de 5 millions d’habitants, cette cause noble le valait bien pour cesser ce complexe face à Barcelone. Face au terrorisme, aux réfugiés, au racisme, il faut peut-être arrêter de se dire qu’il faut se protéger avec des escadrons de gendarmerie et aller au contact du problème social et culturel. Notamment sur la description d’un islam qui choque les musulmans qui vivent ici et dans les pays du Maghreb. C’est le moment où la Villa doit servir à la paix en Méditerranée »

C’est ainsi, au sein la Villa Méditerranée, que le Président Vauzelle accueillait depuis 2013, ses homologues des rives Nord et Sud afin d’entretenir et de mettre en scène le dialogue politique entre les élus locaux et régionaux. Et celui-ci s’appuie comme tout acte diplomatique sur une parole. C’est sans doute ce qui explique que l’équipement est devenu progressivement surtout un lieu de conférences. Un coup d’oeil à l’agenda actuel et on observe des réunions publiques sur les religions, la Turquie ou la Syrie.

Par ailleurs, ce dialogue ne se limitait pas à une coopération horizontale mais visait aussi, à partir d’une coordination transnationale, à exercer un lobby en direction des États et de la Commission européenne pour qu’ils infléchissent leur politique méditerranéenne, et au passage qu’ils augmentent leur financement. C’est dans ce cadre par exemple que se tiendra le 28 octobre prochain, le Dialogue 5+5 du nom de la réunion des Ministres des affaires étrangères des États d’Europe du Sud et d’Afrique du Nord.

On trouve ici le deuxième sens (davantage qu’une fonction ou qu’une utilité), de la Villa Méditerranée. Elle abrite en effet une agence qui travaille au cadrage, à la mise en œuvre et au suivi de ces politiques : l’Agence des villes et territoires méditerranéens durables (AViTeM). Or, cette agence ne vise pas seulement à monter des projets techniques de coopération internationale, mais aussi à contribuer à l’entretien d’un dialogue politique. En résumé, Vauzelle parlait de « diplomatie participative » voire de « diplomatie de proximité et de projets » dont la Villa Méditerranée devait fournir la vitrine.

Anticipant l’alternance politique, la Villa Méditerranée est en apparence sortie du strict giron de la Région pour rejoindre le 1er janvier 2015 le Groupement d’intérêt public AViTeM. Cet accord se traduit par la mise à disposition de la Villa Méditerranée au sein de l’AViTeM, qui selon ses statuts :

« … vise à contribuer à la cohérence de la politique méditerranéenne de la France et à affirmer le rôle du territoire de Provence-Alpes-Côte d’Azur comme relais et acteur de cette politique. »

« En apparence », dans la mesure où la Région demeure l’unique contributeur financier du GIP. La Charte ne prévoit aucune participation de l’État qui se contente de mettre à disposition un fonctionnaire détaché du Ministère des Affaires étrangères. Si la Région devait cesser de financer l’AViTeM et l’Agence disparaitrait aussitôt.

La Villa Méditerranée, par le truchement de l’AViTeM, porte et manifeste l’ambition de bâtir une politique méditerranéenne nouvelle pour la France et l’Europe et qui serait portée à l’échelle des territoires régionaux, d’une part, et depuis Marseille, d’autre part. C’est ainsi que s’inscri(vai)t la volonté répétée de Michel Vauzelle de voir s’installer à Marseille, au sein de la Villa Méditerranée, la Délégation interministérielle à la Méditerranée (DiMed) afin de faire de cette ville « un pôle de projection de la politique de la France en Méditerranée ». C’était le sens de l’une des propositions de son rapport sur la « Méditerranée de projet » remis au Président de la République en octobre 2013. En négociation fin 2013 et début 2014, le projet de délocation de la DIMed échouera lorsque le Ministre des Affaires étrangères (MAE) parviendra à rapatrier dans le giron de son administration cette structure qui perd, de fait, son statut interministériel. Or, il ne sera jamais question pour Laurent Fabius de délocaliser une partie de son Ministère bien arrimé au Quai d’Orsay. De ce point de vue, l’impasse dans laquelle est plongée la Villa Méditerranée n’est pas sans lien avec l’effondrement de la politique méditerranéenne de la France et plus largement de la coopération euro-méditerranéenne qui n’est pas parvenue à accompagner les Révolutions arabes du printemps 2011.

Mais si la Villa Méditerranée n’était pas indexée à la politique méditerranéenne du MAE, elle n’avait de sens qu’en étant solidement ancrée à la politique méditerranéenne du Conseil régional Et c’est ce qui devrait interpeller encore davantage que la chimère du casino. Où est la politique internationale de la Région PACA depuis l’alternance ? Qu’en est-il des ambitions méditerranéenne portée par Christian Estrosi et son exécutif ? Sait-on que le vice-président délégué à l’international est le député LR, Bernard Deflesselles qui n’a jamais pris une quelconque position sur les questions méditerranéennes ? N’y a-t-il pas, face à la seule opposition frontiste, une voix à portée en direction de cet espace ? En mai 2014, lors du débat portant sur l’adoption de la Nouvelle stratégie internationale, la prise de position de la droite laissait entrevoir son opposition à l’ambition méditerranéenne de la Région. L’un des orateurs la réduisait à une « priorité de communication » pour critiquer le choix des territoires de coopération ; pour mémoire, la Région sous la Présidence Vauzelle avait noué des partenariats sur la rive Sud de la Méditerranée avec la Région de Tanger-Tétouan (Maroc) laWilaya d’Alger (Algérie), les Gouvernorats de Tunis et de Kasserine (Tunisie), celui d’Alexandrie (Egypte), les Unions des municipalités de Tyr (Liban) et de Jezzine (Liban), le Gouvernorat d’Hébron (Palestine) et la Ville d’Haïfa (Israël). Daniel Sperling concluait son intervention en proposant de substituer les partenariats avec des « pays qui n’en finissent plus d’émerger » par des liens avec des pays riches, en particulier les « pays d’Amérique du Nord ».

On n’imaginait pas alors qu’il songeait à Las Vegas.

Marseille : une approche sémiotique (2) Significations de la mer

Deuxième volet de l’analyse sémiotique de Marseille proposée par Bernard Lamizet. Il est consacré aux « significations de la mer » et s’articule autour de quatre questionnements relatifs à la « circulation et l’échange »,  aux enjeux politiques, économiques, esthétiques, ainsi qu’en termes d’aménagements urbains. Le texte se conclue par une réflexion relative au possible « refoulement ou à la dénégation » dont la mer ferait l’objet dans les discours et les pratiques politiques à Marseille. 

Image d’illustration : « L’Intérieur du Port de Marseille, vu du Pavillon de l’horloge du Parc © musée national de la Marine/A. Fux, par Joseph Vernet, 1754.

La relation de Marseille à la mer est complexe. Pour mieux la comprendre et pour mieux penser la place de la mer dans l’identité marseillaise, sans doute faut-il ne pas se limiter à une approche fonctionnelle questionnant les usages et les pratiques de la mer dans l’économie de cette ville et dans son histoire, mais interroger les significations de la mer à Marseille, questionner la figure de la mer à Marseille dans une approche encore peu mise en œuvre dans la réflexion sur la ville : l’approche sémiotique, que nous avons présentée dans un texte précédent.

Nous nous proposons d’analyser ici les significations de la mer à Marseille autour des quatre figures que nous avions relevées dans un premier texte.

La première de ces figures est celle de la relation à l’autre, fondée sur la sémiotique de la circulation et de l’échange, puisque cette ville est un port, mais aussi sur la sémiotique de l’étranger, qui traverse l’espace marseillais depuis sa fondation à la suite de l’arrivée des Grecs jusqu’à la question de la signification des migrations dans la ville moderne et contemporaine – y compris dans le discours économique et dans le discours politique. La mer n’est pas un simple espace : il s’agit d’un espace parcouru par des transports et des voyages, et, par conséquent, cet espace s’inscrit dans une logique de la communication, de l’échange et de la relation à l’autre. Sans doute est-ce cette place de l’autre qui fonde l’identité marseillaise depuis le début, et il est important de relever que, dans ce que l’on peut appeler le récit fondateur de Marseille, c’est l’étranger qui occupe la place dominante, qu’il s’agisse de l’étranger par rapport au pays dans lequel se situe Marseille, le pays qui deviendra la France, ou de la découverte de l’étranger par rapport au pays d’où viennent les fondateurs de la ville, Phocée, cité grecque.

La seconde question est celle de la place occupée par la mer dans la politique marseillaise, à la fois dans les discours et dans les pratiques. La mer est présente dans le discours politique marseillais, dans le thème du port, car il est un lieu majeur du futur politique de la ville.

« Si l’on veut vraiment reconstruire un jour cette ville et son port, il leur faudra une assise populaire et une bourgeoisie entreprenante et dynamique », écrit P. Sanmarco, en 2000. « Marseille et son port », poursuit-il, « sont au centre de la Région de demain. Quelque forme que celle-ci prenne, la Ville-Port doit y jouer son rôle et tenir sa place ».

Plus précisément, la mer occupe trois places dans la politique marseillaise : la première est celle d’un lieu de pouvoirs : tant en raison de l’ancienneté de la place de la mer dans la société marseillaise qu’en raison de la quantité d’acteurs politiques qui en sont issus, la mer est un lieu politique majeur de la ville ; la deuxième est celle d’un champ d’expertise et de savoir ; la troisième, enfin, est, sans doute, celle d’un thème majeur de l’imaginaire politique marseillais.

Mais il importe de questionner aussi le rôle de la mer dans l’économie de la ville et dans les pratiques sociales et professionnelles qui y sont mises en œuvre. La mer est un lieu d’activités majeur, d’abord fondé sur la place des transports dans l’économie et dans l’activité des entreprises de la région, puis sur une place importante dans l’économie du tourisme et des loisirs, domaine devenu un champ majeur de l’économie contemporaine, et, ensuite, il s’agit d’un lieu de savoirs et de formations, qui peut donner à Marseille une place importante dans l’économie future.

Une troisième figure de la mer est celle de l’esthétique et de la représentation. Pour pleinement comprendre les significations de la mer dans la société marseillaise, il importe de questionner quelles sont ses représentations dans la culture marseillaise, dans les arts plastiques (on peut penser, en particulier, au célèbre tableau de Vernet de 1754) ou dans les œuvres de la littérature se situant à Marseille en donnant un rôle important à la mer : on peut penser au Comte de Monte-Cristo d’A. Dumas. Dans le roman de Dumas, la mer joue le rôle d’un espace de liberté, mais aussi celui d’un espace de découverte, tant pour le héros du récit, E. Dantès, que pour les personnages qu’il est amené à rencontrer au cours des récits des événements dans lesquels il est impliqué. Mais, au-delà de la fiction, sans doute est-il important d’analyser la place de la mer dans le discours des médias et dans les représentations qu’ils proposent de la ville et de l’espace marseillais au cours de leur mission d’information et de représentation des événements et des débats politiques. La dimension esthétique des informations qui portent sur Marseille est dominée par le thème de la mer et par la figure qu’elle exprime dans la culture de la ville.

Enfin, une quatrième figure marseillaise de la mer est la place de la mer dans les aménagements urbains. Sans doute convient-il de s’interroger sur la façon dont la mer a été engagée dans les aménagements de la ville – qu’il s’agisse des ports ou des aménagements liés au tourisme et sur ce que peuvent signifier ces aménagements : c’est ainsi qu’il serait intéressant d’analyser la double signification du Vieux-Port, à la fois au centre de la ville puisqu’il est bordé de trois côtés par des quartiers et des constructions et à sa périphérie, puisqu’il est ouvert sur le large. La mer joue trois rôles dans l’urbanisme marseillais. D’abord, c’est vers elle que se tourne ce qui constitue un centre architectural et géographique de la ville, le Vieux-Port. Sans doute, dans la localisation des pouvoirs et des institutions, n’est-il pas neutre que l’Hôtel de Ville se situe sur le Vieux-Port, alors que la préfecture, le Conseil général et la Région, espaces politiques qui vont au-delà de Marseille, se situent loin de la mer. Par ailleurs, en bordant l’espace urbain du Nord au Sud, la mer constitue une sorte de repère géographique : c’est dans leur relation à la mer que la ville et ses aménagements se situent les uns par rapport aux autres, dans la géographie marseillaise des aménagements urbains. Enfin, la mer occupe une place majeure dans les pratiques des aménagements urbains qui fondent ce que l’on peut appeler la culture urbaine de la ville : c’est dans leurs pratiques de la mer et dans la culture de la mer dont ils sont porteurs que les habitants de la ville expriment leur appartenance sociale à la ville, et, dans le même temps, sans doute la mer joue-t-elle un rôle majeur dans la structuration sociale des quartiers de la ville, en particulier, par exemple, dans les clivages sociaux qui séparent, par exemple, les quartiers Nord et les quartiers Sud.

Mais sans doute un questionnement sur la place de la mer dans la culture urbaine ne serait-il pas complet sans une interrogation sur ce que l’on peut appeler le refoulement ou la dénégation de la mer dans les discours sur la ville et dans les représentations dont elle fait l’objet. Il y a probablement une raison multiple à cette forme de dénégation que l’on peut percevoir, en particulier dans un urbanisme et un développement urbain qui, en quelque sorte, tournent le dos à la mer en s’ouvrant davantage à l’Est et au Nord. D’abord, c’est la mer qui donne à Marseille son caractère de cité périphérique : s’il s’agissait d’un atout dans la culture ancienne de la ville, la centralisation de l’État et de la société politique en France a, sans doute, diminué cette position dominante des villes portuaires ou littorales. Par ailleurs, la mer et les activités maritimes jouent un rôle moins important dans l’économie mondiale que celui qu’elles ont pu jouer dans l’économie du XIXème et du XXème siècles, d’autant plus que des pays orientaux jouent un rôle plus important aujourd’hui que celui qu’ils pouvaient jouer auparavant. Enfin, ce refoulement de la figure de la mer dans la culture marseillaise et dans l’identité urbaine est à articuler à la place des migrations dans le développement urbain, elle-même thème de tensions et de remises en cause dans le discours politique contemporain, dans les identités politiques d’aujourd’hui et dans les confrontations qui fondent de nos jours la vie politique et ses acteurs. Toutes ces raisons nous engagent à questionner cette forme de déni de la mer dans le débat politique marseillais, alors qu’il serait important de lui rendre sa place pour permettre à Marseille de retrouver une place pleine dans les villes de notre pays.

Marseille : une approche sémiotique

Nous avons reçu cette contribution de Bernard Lamizet, Professeur émérite de sciences de l’information et de la communication à l’IEP de Lyon. Pour la Nouvelle société savante de Marseillologie, il propose de « s’interroger sur les significations particulières engagées par l’urbanité à Marseille ». Son programme envisage d’explorer six domaines appartenant à la sémiotique de la ville. Il dévoile ici les pistes que cette approche permet d’ouvrir. 

Pour commencer, il convient de se demander ce qu’est la sémiotique. Conçue à peu près au même moment, à la fin du XIXème siècle et au début du XXème, en Suisse par F. de Saussure et aux Etats-Unis par Charles S. Peirce, la sémiotique consiste à questionner ce que les Grecs appelaient le sémeion : le signe. On sait que Saussure avait le projet de faire de la linguistique telle qu’il la concevait dans le Cours de linguistique générale, publié en 1920, après sa mort, par ses élèves, un champ, consacré à l’analyse des langues, situé dans un domaine plus vaste, celui de l’analyse des significations, qu’il désignait par le terme sémiologie.

Comme toutes les pratiques sociales, et, en particulier, comme toutes les pratiques fondées sur la relation entre les hommes et sur l’expression de leur identité, la ville est porteuse de significations multiples et complexes. Traversée par des échanges et des pratiques de communication, structurée par des institutions elles-mêmes fondées sur des relations sociales symboliques entre ceux qui l’habitent, la ville est un espace social et culturel qui articule des identités singulières, celles de ses habitants, et des identités collectives, celles des groupes sociaux et des classes sociales, celles des institutions politiques et religieuses, celles des espaces culturels et des espaces de communication, celles des médias et des représentations.

Il importe donc de s’interroger sur les significations particulières engagées par l’urbanité à Marseille : de tenter de penser ce que l’on peut appeler globalement la sémiotique de Marseille. C’est ce que nous nous proposons de mettre en œuvre au cours d’un certain nombre de textes que nous envisageons de publier en collaboration avec la « Nouvelle Société Savante de Marseillologie ».

Dans le champ de la sémiotique de la ville, sur quoi repose, dans ces conditions, ce que l’on peut appeler la sémiotique de Marseille ?

Je pense que l’on peut penser cette sémiotique de Marseille en six domaines, en six formes de questionnement.

La première question qui me semble importante, car elle est, en partie, constitutive même de l’identité marseillaise, est celle de la relation de la ville à la mer. Les significations de la mer à Marseille, que nous étudierons dans un premier texte, semblent structurées autour de quatre figures : la première est celle de la relation à l’autre, fondée sur la sémiotique de la circulation et de l’échange, puisque cette ville est un port, mais aussi sur la sémiotique de l’étranger, qui traverse l’espace marseillais depuis sa fondation à la suite de l’arrivée des Grecs jusqu’à la question de la signification des migrations dans la ville moderne et contemporaine – y compris dans le discours économique et dans le discours politique. La seconde question est celle de la place qu’elle occupe dans la politique marseillaise, à la fois dans les discours et dans les pratiques. Mais il importe de questionner aussi le rôle de la mer dans l’économie de la ville et dans les pratiques sociales et professionnelles qui y sont mises en œuvre. Une troisième figure de la mer est celle de l’esthétique et de la représentation : quelles sont les représentations de la mer dans la culture marseillaise, dans les arts plastiques (je pense, en particulier, au célèbre tableau de Vernet de 1754) ou dans les œuvres de la littérature se situant à Marseille en donnant un rôle important à la mer : on peut penser au Comte de Monte-Cristo d’A. Dumas. Enfin, une quatrième figure marseillaise de la mer est la place de la mer dans les aménagements urbains. Sans doute convient-il de s’interroger sur la façon dont la mer a été engagée dans les aménagements de la ville – qu’il s’agisse des ports ou des aménagements liés au tourisme et sur ce que peuvent signifier ces aménagements : c’est ainsi qu’il serait intéressant d’analyser la double signification du Vieux-Port, à la fois au centre de la ville puisqu’il est bordé de trois côtés par des quartiers et des constructions et à sa périphérie, puisqu’il est ouvert sur le large.

Le deuxième domaine qui me semble important dans la sémiotique de la ville est l’analyse de la sémiotique politique de la ville de Marseille. Cela consiste dans un questionnement sur la signification des discours politiques tenus sur la ville, en particulier dans les projets et dans les discours électoraux, dans un questionnement sur les identités politiques et sur les significations du débat public engagé dans la ville. Une réflexion pourrait, par ailleurs, être entreprise sur la signification des confrontations et des oppositions qui se manifestent dans la ville, mais aussi, au-delà, cela engage une analyse des logiques et des figures inconscientes qui peuvent sous-tendre les discours politiques tenus sur la ville et par les acteurs politiques qui s’y expriment.

Un troisième domaine important de la sémiotique de Marseille est la question de la signification des identités et de leur multiplicité dans l’espace urbain. Il me semble important de penser cette pluralité des identités de deux points de vue, celui des identités dont sont porteurs les habitants de la ville et celui de la pluralité des cultures qui s’expriment et se donnent à voir dans les pratiques culturelles engagées dans la ville. Pour cela, il faut se donner les moyens de penser cette multiplicité des identités – en s’appuyant, en particulier, sur l’important travail d’E. Temime sur les migrations marseillaises et sur une analyse du discours des médias et des acteurs politiques contemporains sur la figure des cultures diverses et sur la figure de l’étranger dans la ville.

La sémiotique de Marseille est aussi la sémiotique des sites et des aménagements. Comme nous l’avons esquissé à propos de la mer, la géographie et l’architecture ne sauraient se limiter à une approche fonctionnelle, qui interroge le rôle des sites et des aménagements urbains dans les pratiques de la ville. En effet, habiter la ville, ce n’est pas seulement y mettre en œuvre des fonctions comme des métiers ou des rôles : c’est y confronter les représentations de la ville dont on est porteur au réel des sites et des aménagements. Par exemple, la fermeture de l’entrée du Vieux-Port par les deux forts qui se font face, le fort Saint-Jean et le fort Saint-Nicolas, ne saurait faire seulement l’objet d’un questionnement sur la régulation qu’elle engage des usages du port, mais engage aussi une signification multiple de la fermeture du port qu’elle manifeste et de la confrontation entre les pouvoirs que représentent ces forts. Un autre exemple important est le questionnement sur les significations de la Canebière, au-delà de son rôle de voie de circulation, et de la centralité figurée par l’intersection de la Canebière et des Cours Saint-Louis et Belsunce.

Par ailleurs, la sémiotique de la ville porte aussi sur la signification des figures esthétiques de la ville, qu’il s’agisse de l’architecture (quelles sont les significations, par exemple, de la façade de l’Hôtel de Ville ouverte sur le port ?), de l’esthétique des monuments et des constructions de la ville (que signifie, par exemple, la colonne qui se trouve au milieu de la place Castellane ?, que signifie la situation de Notre-Dame de la Garde qui vient dominer la ville ?) ou de ce que l’on peut appeler l’esthétique des réseaux, qu’il s’agisse de l’esthétique des rues et voies de circulation ou de l’esthétique des moyens de circulation et des emplacements qui leur sont réservés, tant dans leur dimension visible que dans leur dimension souterraine comme l’esthétique du réseau de métro.

Un sixième domaine de la sémiotique de Marseille est le questionnement des imaginaires qui circulent dans l’espace urbain. Comme toutes les identités, une identité urbaine se fonde, comme on le sait, en particulier depuis les travaux de Lacan, sur une articulation constante entre trois instances : celle du réel, c’est-à-dire de la contrainte, celle du symbolique, c’est-à-dire celle des représentations, et celle de l’imaginaire, c’est-à-dire des représentations conçues en place de réel : l’imaginaire, ce sont les représentations dont on est porteur en y étant soumis comme s’il s’agissait de réel. La multiplicité des imaginaires qui circulent sur Marseille, qu’il s’agisse des imaginaires mis en scène dans la fiction ou des imaginaires ayant leur place dans les idéologies, dans les religions et dans les discours politiques, constitue une part majeure de la réflexion sur la sémiotique des identités marseillaises.

Le prochain texte que je proposerai sera consacré à Marseille et la mer.

Comment dit-on Ada Colau en marseillais ?

Billet publié sur l’Agora de Marsactu.

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Une femme, novice en politique, engagée dans des mouvements sociaux et issue de la « société civile » est élue maire d’une importante métropole européenne. Il ne s’agit pas de Marseille (pas même en 3013), mais de Madrid, Barcelone et, plus récemment Rome.

La première, Ada Colau, 42 ans, est une militante du droit au logement. Au plus fort de la crise immobilière espagnole, elle fonde la Plate-forme des victimes du crédit hypothécaire (Plataforma de Afectados por la Hipoteca). Son expérience militante est riche et variée : pacifiste au début des années 1990 (contre la Guerre du Golfe), investie dans le mouvement okupa une décennie plus tard, altermondialiste… Elle réunit la panoplie de l’indignée catalane avant d’être investie par le mouvement « Barcelone en commun » (Barcelona en comú) et bénéficie du soutien de Podemos.

600 kilomètres à l’ouest, une autre femme, Manuela Carmena, conquiert la mairie de Madrid au cours de ce même scrutin de mai 2015. Sa carrière et son profil témoignent des mêmes ressources militantes et d’une trajectoire pour l’essentiel bâtie en marge des organisations partisanes. Née au milieu des années 1940 à Madrid, elle devient avocate spécialisée en droit du travail. Elle échappe à un attentat organisé par des franquistes en 1977 à Atocha. Cette même année, elle se présente aux premières élections législatives organisées depuis la mort de Franco sous les couleurs du Parti communiste. Elle quitte ce parti presqu’aussitôt et débute une carrière de magistrate en charge des dossiers anti-corruption. Elle achève sa carrière à la fin des années 2000 après avoir occupé divers postes prestigieux dans la justice pénale internationale. Aux municipales de 2015, elle se présente sous l’étiquette de « Maintenant, Madrid » (Ahora Madrid) avec le soutien de Podemos et parvient à l’emporter en dépit de sa deuxième place derrière la liste du Parti populaire (droite). Appuyée par le Parti socialiste, elle succède à une autre femme, la conservatrice Ana Bottela, à la tête de la capitale espagnole.

Plus récemment, Virgina Raggi a remporté la mairie de Rome. Non seulement, elle est devenue la première femme à occuper cette fonction, mais elle est aussi la plus jeune (38 ans). Comme ses homologues espagnoles, elle n’appartient pas aux formations politiques traditionnelles, mais adhère au « Mouvement 5 étoiles » (Cinque Stelle) fondé par le controversé Beppe Grillo. Comme ses homologues, elle est juriste de formation, mais contrairement à elles, ne semble pas se passionner pour les questions politiques. Sa trajectoire dépolitisée ne signifie pas seulement qu’elle se situe à l’écart des partis politiques, mais aussi en marge de ses enjeux. Elle raconte souvent que son engagement date de son congé parental au cours duquel elle s’est rendue compte de l’état de décrépitude de son quartier et plus largement de la gestion de la ville. Elle s’engage dans des mouvements écologistes avant de rejoindre Cinque Stelle, de devenir conseillère municipale en 2003 puis, maire en 2016, suite au scandale Mafia Capitale.

MESURES FORTES

L’arrivée au pouvoir municipal de ces femmes n’est pas qu’affaire de symboles. Elles ont chacune prise des mesures fortes dès leur entrée en fonction : baisse drastique de leurs émoluments ; remise en cause du tropisme touristique (et des grands événements) comme priorité du développement local ; politiques volontaristes en matière de logement social souci environnemental comme guide l’action publique ; sans oublier les écoles

Vous voyez où on veut en venir. Les similitudes entre les situations. Des villes frappées par la crise ou le scandale. Un discrédit total ou relatif des personnels et des partis politiques locaux. Un renouvellement spectaculaire des édiles qui passent par des personnalités jeunes et / ou nouvelles  dans le champ politique, issues des mobilisations sociales, voire des luttes. Des femmes, aussi, on l’a dit.

La situation marseillaise pourrait-elle y ressembler, mutatis mutandis ? La première partie du diagnostic assurément. Pour le reste, c’est à voir. Paradoxalement, l’état de discrédit de la classe politique marseillaise (et notamment des droites) n’est pas encore totale.

ISSUES DU SÉRAIL

Certes, la féminisation du personnel politique n’est pas inexistante. À droite, le maire a organisé la promotion d’une génération de quadras qui nourrissent toutes de légitimes ambitions dans la perspective des prochaines batailles. Les 30 adjoints au maire respectent ainsi une stricte parité. Certaines sont particulièrement en vue et occupent des postes importants : Valérie Boyer est députée et maire du 6e secteur ; Martine Vassal est présidente du Conseil départemental, Laure-Agnès Caradecpréside l’Établissement public Euroméditerranée et l’Agence d’urbanisme… À gauche, deux femmes aux profils pour le moins opposés occupent le devant de la scène : Samia Ghali et Marie-Arlette Carlotti. Ceci posé, ne rêvons pas, la hiérarchie des sexes est sauve, aucune ne semble aujourd’hui véritablement en mesure de concurrencer leur homologues masculins dans la prise de la ville.

Surtout, là où le bât blesse, c’est que ces personnalités sont toutes issues du « sérail » politique. Issues le plus souvent de la filière militante, rompues aux joutes partisanes, elles représentent guère un renouvellement et une dynamique comparable aux promotions fulgurantes espagnoles et italiennes. Certes, il a été très souvent question des raisons de l’absence d’un « Podemos à la française », d’une critique (de la) politique abandonnée et quasi-monopolisée par l’extrême-droite. Or, le souvenir laissé lors des cantonales de 2011 par Mireille Barde résume à lui seul la conception du renouvellement féminin du personnel politique par le FN marseillais et son instrumentalisation .

Demeure toutefois, une possibilité puisée dans la densité des mouvements sociaux locaux au sein desquelles les femmes ne sont pas laissées pour compte. Pour n’en citer que deux : Fatima Mostefaoui au sein de l’association Pas sans Nous ou Yamina Benchenni pour le Collectif du 1er juin. Leur trajectoire et leurs répertoires de mobilisation contrastent toutefois avec les idéaux-types espagnols et italiens. Ancrées dans des territoires relégués de la ville et contraintes par leurs ressources militantes, elles sont davantage investies dans la dénonciation de cette relégation et d’une stigmatisation que dans une proposition d’une alternative pour la ville. Pour le dire autrement, ni Colau, ni Carmena, ni Raggi ne sont issues des quartiers nord (ou ce qu’ils s’en rapprochent) de Barcelone, Madrid ou Rome.

On n’en est donc pas là. Le plus probable est que l’Ada Colau marseillaise soit une militante de l’Assemblée de la Plaine enrôlée (et aussitôt assagie) par le courant « tout neuf mon PS » ; que Manuela Carmena soit la réincarnation d’une Edmonde Charles-Roux ; ou que la déclinaison de Virgina Raggi soit une mère au foyer du 12e qui s’ennuie et se dit que au fond, pourquoi pas, parce qu’il y en a marre tout de même, enfin.

Benoit Magimel, du pâté ou les deux ? #MarseilleNetflix

Article publié sur le blog de Lagachon, co-fondateur de la Nouvelle Société Savante de Marseillologie

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Depuis que Télérama a lancé la première pierre, il est de bon ton de s’adonner au « MarseilleNetflix bashing ». Affligeant, Naufrage, Malaise… Rarement un truc avec Marseille dessus aura autant fait l’unanimité.

Pour en avoir le cœur net et pour rentabiliser un abonnement Netflix qui me sert essentiellement à regarder Modern Family les soirs où je ne sors pas, j’ai accueilli le lobby correzo-breton de Marseille et nous avons regardé les deux premiers épisodes. Nous avions prévu de quoi manger et boire pendant le spectacle, et une installation périlleuse avec vidéoprojecteur et câbles dans tous les sens.

Je ne sais pas si c’est parce que j’alternais un coup d’œil à l’écran, un coup d’œil dans l’assiette,

« et putain comment elle s’ouvre cette boîte de pâté ?! »

… mais j’ai eu du mal à rentrer dans le premier épisode. Ensuite, j’ai compris que c’était normal. Sans répéter en long, large et travers ce que des spectateurs plus aguerris que moi ont déjà mieux dit (des gens qui regardent autre chose que Modern Family par exemple) : les dialogues sont embarrassants, la lumière qui est pourtant si belle à Marseille est trop trafiquée, Benoit Magimel joue maaaaaaal (et on dirait qu’il est en plastique mais faut pas attaquer sur le physique, mais quand même !) et puis on se fait un peu chier quand même, enfin c’est lent ! Clairement, si ce n’était pas une série qui s’appelle Marseille et que je ne faisais pas de la marseillologie un week-end sur deux et la moitié des vacances, je pense que j’aurais éteints à la moitié du premier épisode pour me concentrer sur le cantal et le Saint-Emilion.

Bref, j’aimerais beaucoup dire que j’aime, rien que pour pas être d’accord avec ces bouffons de Télérama mais je n’y arrive pas. Alors à défaut d’aimer, je peux toujours expliquer pourquoi je trouve que c’est intéressant.

1) Le sujet du Casino sur le J1 est tout à fait d’actualité, je reconnais aux scénaristes la capacité à avoir capté un thème qui colle à ce que Marseille vit en ce moment. C’est vrai que c’est caricatural mais comment une représentation télévisuelle d’une ville peut offrir une fiction qu’un habitant de cette ville ne trouverait pas caricaturale ? Il y a sûrement des limites, des degrés et ils vont vraiment loin mais au moins, on est pas dans une histoire complètement fantasmée sans aucune prise avec la réalité.

2) La série donne l’impression de balancer continuellement entre deux volontés opposées. D’un côté magnifier le décor de la série, montrer la ville, ses monuments, les paysages… dans un style très très publicitaire. Et de l’autre, afficher le côté noir, violent, pourri à tous les étages. Comme un « The Wire sous le soleil » qui me pousse à me demander dans quelles conditions le projet a été pensé et réalisé… Je trouve très intéressant d’imaginer l’équipe de scénaristes et réalisation en train de recevoir des injonctions paradoxales: faites nous un The Wire, non, un House of Cards, ah, et il faudrait aussi qu’on voit que la ville est belle, la Mairie veut faire du product placement et aimerait qu’on montre le Mucem, et le Nouveau Stade, et vous avez bien pensé à mettre une scène de sexe ? Et… Et… Et à la fin c’est n’importe quoi, mais comme on n’arrive pas à n’importe quoi par hasard, je trouve très intéressant de s’interroger sur les conditions du n’importe quoi.

3) Enfin, et c’est très personnel comme impression… c’est effectivement vulgaire, grossier, exagéré, sexiste, embarrassant, mal fait… ça vous rappelle rien ? On dirait tout ce que touche la Mairie de près ou de loin : David Guetta à Borély, Bigard pour la Journée de la femme, le Pavillon M, le Mémorial de la Marseillaise, la Latino Parade à Borély (décidément, il y a un truc avec ce parc)… Finalement, cette série colle assez bien avec le niveau des gens que les scénaristes ont rencontré non ? Stéphane Mari s’est ému que la scène du conseil municipal ressemble à une cours de récréation d’école primaire, mais les rares fois où j’ai regardé c’est ça sauf que les vrais jouent mieux et leurs dialogues sont mieux écrits. J’aime bien l’idée que la Mairie de Marseille soit tellement kitsch que même le producteur d’House of Cards n’arrive pas à en faire quelque chose de hype.

Conclusion, c’est une mauvaise série dont on peut rire à plusieurs. Je la conseille sur petit écran parce que le visage de Benoît Plastic-Face Magimel sur 1m de long c’est quand même un coup à mal digérer son pâté.

Ma nuit debout aux Flamants

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Ma curiosité m’a poussé à me rendre aux Flamants samedi soir, non pas pour un reportage classique, mais plutôt pour écouter, comprendre ce qu’il se passe et me poser la question : événement ou non-événement ?

Longtemps, la soirée s’est résumée à un contraste prévisible (voir ce papier dans Marsactu), à cette organisation balbutiante, à cette maladresse immense qui a prévalu à l’organisation de la soirée.  Dit autrement, le curieux du centre-ville que j’étais attendait qu’il se passe quelque chose, qu’une étincelle vienne bousculer les positions des uns et des autres. L’affluence maigre, la quasi absence d’habitants (seules quelques militantes très en vue) ne m’incitaient guère à y croire.

Finalement, cette étincelle est venue en deux temps. En vingt minutes, deux femmes ont permis à la soirée de basculer. La première, une militante Nuit debout venue du Cours Julien a parlé de la fracture de la ville contre laquelle elle ne s’était pour l’heure pas levée, de sa faible connaissance des combats et des acteurs des quartiers populaires. Sans culpabilité mais avec une forme de sincérité, presque de mise à nu qui clamait « voilà d’où je parle ». Venir « pour apprendre à se connaître, pour converger », une posture humble qui tranchait avec les combats du départ centrés autour de la figure épouvantail du bobo et de la précarité comparée entre un habitant du centre-ville et un résident d’une cité.

La seconde femme est une figure militante des quartiers Nord, Rachida Tir, la présidente de l’Alliance savinoise, une associations des habitants de la Savine (15e). A 21 h 30 passées, la Nuit debout montrait qu’elle aussi pouvait s’assoupir, chacun y étant allé de ses interventions sur la loi Travail, le statut des intermittents, les conditions de vie au Centre de rétention Administrative de Marseille et la situation des sans-papiers… Rachida Tir a voulu vérifier que la convergence pouvait se faire en chansons, non pas les habituels chants de lutte mais des titres du répertoire populaire (quoiqu’un membre de la Nuit debout soit venu rappeler avec l’accent que « If I had a hammer » est bien un chant militant). « Ça, ce sont vos chansons », disait-elle après avoir fait reprendre en cœur « Aux champs-elysées » ou « Siffler sur la colline ».

Est-ce l’ambiance enfin apaisée, le formalisme de la Nuit debout (gestes codifiés, tours de parole, etc.) émoussé par trois heures de causeries, la pénombre qui avait gagné l’esplanade qui jouxte le centre social fraichement inauguré ? La parole s’est faite plus libre. Mourad, un militant qui – initialement – ne souhaitait pas prendre la parole s’est avancé vers le micro :

« Dans nos quartiers, il faut tout reprendre à zéro, depuis la maternelle. Et d’ici vingt ou trente ans, on n’entendra peut-être plus les kalachnikovs », a-t-il expliqué, visiblement ému.

Ces discours-là, moins formatés, ont alors commencé à émerger à l’heure où certains avaient déjà sauté dans l’ultime bus susceptible de les ramener vers le centre-ville. Alors seulement, la promesse de se revoir a paru bien plus sincère. Les « Nuitdeboutistes » ont incité les gens du cru à créer leur propre rassemblement, comme les Madrilènes indignés avant eux, qui avaient démultiplié leur Puerta del sol en assemblées de quartier.

L’histoire ne dit pas si la flamme prendra, si les occupants du Cours Julien réussiront un jour à projeter leur Merci patron – retoqué samedi soir – sur les murs des Flamants et si les militantes et les habitants du quartier se sentiront concernés par son propos. Elle ne raconte pas non plus si les tracts concoctés à la va-vite et appelant « les bénévoles compétents à s’engager trois heures par semaine pendant un an » dans des activités dans les quartiers ont suscité des vocations. Elle ne dit surtout pas, plus largement, ce que les militants de Nuit debout retiendront de cette expérience dans leurs pratiques. “Vous avez vos codes, nous avons nos codes”, leur a-t-on martelé. Mais les « bienvenue » finalement lancés ont paru eux aussi bien plus sincères que ceux de convenance lancés par Fatima Mostefaoui en préambule après un long monologue marqué par la défiance :

« Vous venez libérer notre parole ? Mais notre parole est libre. »

(Faute de prise de notes, les citations de ce post, certifiées conformes par mes soins, sont empruntées à Libé et au Monde)

PS : Voilà pour mon ressenti, assez proche je crois, de l’article de Libération à ce propos  . La présence (massive) des journalistes a été largement critiquée sur les réseaux sociaux. “Attirés par l’odeur” du sang a dit un blogueur acteur de la Nuit debout  Pour ma part, j’ai déjà assisté à quelques réunions de Nuit debout et y retournerai certainement. Aller aux Flamants me semblait donc une continuité logique.

Appel à contributions

La nouvelle société savante de marseillologie te sollicite pour remplir les pages de son blog.

Tu es témoin passif, acteur engagé, spectateur énervé, protagoniste enthousiaste d’un fait marseillologique remarquable ou ordinaire : fais le nous savoir et raconte le. Ces pages te sont ouvertes.

Envoie nous ta contribution sous forme écrite, visuelle ou sonore.

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Contact : marseillologie@gmail.com

Deuxième Congrès mondial de Marseillologie au MuCEM, septembre 2015

Le 17 septembre 2015, le MuCEM accueillait le deuxième congrès mondial de Marseillologie. Une proposition de la Nouvelle Société Savante de Marseillologie en partenariat avec Marseille 3013.

1ère table ronde : La Marseillologie (tout) contre les sciences sociales.

– Camille Floderer (Nouvelle société savante de marseillologie)
– Nicolas Maisetti (Nouvelle société savante de marseillologie)
Laurence Montel (Historienne, Université de Caen)
– André Donzel (Sociologue, CNRS-LAMES)
Michel Peraldi (Anthropologue, CNRS-CADIS)
Sylvia Girel (Sociologue, Aix-Marseille Université)

 

Captation vidéo Matthieu Verdeil A7production.

2ème table ronde :Marseille dans les médias : entre baffes et galéjades

– Camille Floderer (Nouvelle société savante de marseillologie)
– Nicolas Maisetti (Nouvelle société savante de marseillologie)

Jean-Marie Leforestier (Marsactu)
Louise Fessard (Mediapart)
Jean-Laurent Cassely (Slate)
Stéphanie Harounyan ( Libération – correspondante à Marseille / Enseignante à l’EJCAM)

Captation vidéo Matthieu Verdeil A7production.

Le 2ème promeneur des Docks Village

Suite au billet publié par Soul_Brotha lors de l’inauguration des Docks Village, nous avons reçu le récit d’une contre-visite de la part de Sasha Vronsky. Il complète utilement le premier point de vue et montre les controverses qui traversent les appréciations de ce bâtiment ainsi que les stimulants échanges au sein de la marseillologie.

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On ne peut pas laisser un commentaire potache sur la page Facebook de la Nouvelle Société Savante de Marseillologie et s’en tirer aussi facilement. La culpabilité de ne pas avoir pu développer une argumentation suffisante, digne de l’article publié et de l’esprit marseillologique, vous poursuit jusqu’à ce que vous puissiez racheter quelques points de conscience intellectuelle en publiant un texte de plus de 1500 caractères.

Je propose donc dans les paragraphes suivants d’expliquer l’origine du sentiment traduit par ma remarque laconique en réaction à la publication de Soul Brotha le 15 octobre dernier, concernant la description du nouvel espace commercial des Docks à la Joliette.

L’architecture monumentale des Docks (bâtiments fin XIXème, 365 mètres de long et 7 niveaux, avec murs en pierre apparentes, voutains en briques, et portes métalliques de plusieurs mètres de haut et de large) est intrinsèquement liée à leur fonction originelle d’entrepôts pour marchandises du port de Marseille, transféré du Vieux-Port vers la Joliette en 1850.

Le profond respect ressenti jusqu’à présent pour ces bâtiments provient d’un mélange de ces deux éléments : la qualité de l’espace architectural lui-même, et la grandeur passée du port à laquelle cette architecture fait référence, lorsque l’activité du port était alors intense, générait des milliers emplois et alimentait un réseau de petites entreprises de transformation dispersées dans l’arrière ville portuaire (actuels 14ème et 15ème arrondissements).

Un modèle de fonctionnement économique et urbain en quelque sorte, une adéquation entre forme urbaine et développement économique qui nous fait défaut aujourd’hui et fait office de paradis perdu.

En 1990 les Docks font l’objet d’une rénovation de très grande qualité qui permet d’adapter le bâtiment à l’exercice de nouvelles fonctions salariées (fonctions administratives et financières) tout en permettant à tous de redécouvrir le bâtiment et son architecture remarquable. On perdait déjà un peu, avec ce glissement vers une activité de bureau, l’adéquation jubilatoire entre le fond et la forme du bâtiment mais l’opération restait un excellent exemple de transformation architecturale au service d’un nouveau secteur de notre économie, répondant aux besoins du secteur tertiaire.

En octobre, une nouvelle version des Docks a été inaugurée : ‘Les Docks Village’. Bien sûr, le projet tente de répondre à quelques nobles objectifs en termes d’urbanisme (il permet notamment d’améliorer la perméabilité du quartier en créant des connexions perpendiculaires entre la rue des Docks et le boulevard du Littoral au sein du bâtiment autrefois hermétique sur plus de 300 mètres de long). Certes, la céramique bleue utilisée est très jolie et méticuleusement posée, les sculptures de geckos sont habilement suspendues aux branches de la végétation rapportée… Pourtant, ces éléments de décoration restent à mon sens anecdotiques et insignifiants, perdus dans le volume de chaque hall, écrasés par la puissance et le caractère massif du bâtiment.

Le malaise empire avec la suggestion suivante : la superficialité de leur nouveau look ferait-elle écho à la vacuité du projet de société qu’il représente et sert à développer ?

‘Les Docks Village’ et leur déguisement n’illustreraient-ils pas la farce tragi-comique des grands projets urbains actuels (comme aussi Lyon Confluence à Lyon, les Docks Vauban au Havre, etc etc), structurés exclusivement autour d’espaces de consommation, des galeries marchandes plus ou moins luxueuses, rebaptisées « centres de vie ». Mais de quelle vie parle-t-on ? C’est en fin de compte bien ce que l’on se demande…