Le 2ème promeneur des Docks Village

Suite au billet publié par Soul_Brotha lors de l’inauguration des Docks Village, nous avons reçu le récit d’une contre-visite de la part de Sasha Vronsky. Il complète utilement le premier point de vue et montre les controverses qui traversent les appréciations de ce bâtiment ainsi que les stimulants échanges au sein de la marseillologie.

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On ne peut pas laisser un commentaire potache sur la page Facebook de la Nouvelle Société Savante de Marseillologie et s’en tirer aussi facilement. La culpabilité de ne pas avoir pu développer une argumentation suffisante, digne de l’article publié et de l’esprit marseillologique, vous poursuit jusqu’à ce que vous puissiez racheter quelques points de conscience intellectuelle en publiant un texte de plus de 1500 caractères.

Je propose donc dans les paragraphes suivants d’expliquer l’origine du sentiment traduit par ma remarque laconique en réaction à la publication de Soul Brotha le 15 octobre dernier, concernant la description du nouvel espace commercial des Docks à la Joliette.

L’architecture monumentale des Docks (bâtiments fin XIXème, 365 mètres de long et 7 niveaux, avec murs en pierre apparentes, voutains en briques, et portes métalliques de plusieurs mètres de haut et de large) est intrinsèquement liée à leur fonction originelle d’entrepôts pour marchandises du port de Marseille, transféré du Vieux-Port vers la Joliette en 1850.

Le profond respect ressenti jusqu’à présent pour ces bâtiments provient d’un mélange de ces deux éléments : la qualité de l’espace architectural lui-même, et la grandeur passée du port à laquelle cette architecture fait référence, lorsque l’activité du port était alors intense, générait des milliers emplois et alimentait un réseau de petites entreprises de transformation dispersées dans l’arrière ville portuaire (actuels 14ème et 15ème arrondissements).

Un modèle de fonctionnement économique et urbain en quelque sorte, une adéquation entre forme urbaine et développement économique qui nous fait défaut aujourd’hui et fait office de paradis perdu.

En 1990 les Docks font l’objet d’une rénovation de très grande qualité qui permet d’adapter le bâtiment à l’exercice de nouvelles fonctions salariées (fonctions administratives et financières) tout en permettant à tous de redécouvrir le bâtiment et son architecture remarquable. On perdait déjà un peu, avec ce glissement vers une activité de bureau, l’adéquation jubilatoire entre le fond et la forme du bâtiment mais l’opération restait un excellent exemple de transformation architecturale au service d’un nouveau secteur de notre économie, répondant aux besoins du secteur tertiaire.

En octobre, une nouvelle version des Docks a été inaugurée : ‘Les Docks Village’. Bien sûr, le projet tente de répondre à quelques nobles objectifs en termes d’urbanisme (il permet notamment d’améliorer la perméabilité du quartier en créant des connexions perpendiculaires entre la rue des Docks et le boulevard du Littoral au sein du bâtiment autrefois hermétique sur plus de 300 mètres de long). Certes, la céramique bleue utilisée est très jolie et méticuleusement posée, les sculptures de geckos sont habilement suspendues aux branches de la végétation rapportée… Pourtant, ces éléments de décoration restent à mon sens anecdotiques et insignifiants, perdus dans le volume de chaque hall, écrasés par la puissance et le caractère massif du bâtiment.

Le malaise empire avec la suggestion suivante : la superficialité de leur nouveau look ferait-elle écho à la vacuité du projet de société qu’il représente et sert à développer ?

‘Les Docks Village’ et leur déguisement n’illustreraient-ils pas la farce tragi-comique des grands projets urbains actuels (comme aussi Lyon Confluence à Lyon, les Docks Vauban au Havre, etc etc), structurés exclusivement autour d’espaces de consommation, des galeries marchandes plus ou moins luxueuses, rebaptisées « centres de vie ». Mais de quelle vie parle-t-on ? C’est en fin de compte bien ce que l’on se demande…