« Rien ne va plus » pour la Villa Méditerranée ou la crise des politiques méditerranéennes de la Région PACA

Billet publié sur l’Agora de Marsactu,

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Ce mercredi, au micro de France Inter, Jean-Claude Gaudin a mis fin à une dix jours de polémique sur le supposé projet de transformation de la Villa Méditerranée en casino. Reprenant un argument connu, et répété sur les bancs socialistes, le casino ne s’y fera pas « parce qu’il n’y a pas la place ».

Cette controverse autour du casino et de la Villa Méditerranée apparaît donc pour ce qu’elle est : bidon. Pour autant, elle a soulevé, en creux, une question qui m’est familière* : quel avenir pour la politique internationale de la Région ? Ou pourquoi les luttes autour de ce bâtiment sont révélatrices de la crise des politiques méditerranéennes à Marseille ?

Retour sur une polémique. Le 17 septembre dernier, Jean-Claude Gaudin déclare à La Provence : 

« J’ai le sentiment que la Région, qui est propriétaire, serait favorable à ce que l’on transforme la Villa Méditerranée en casino ».

La position de la mairie n’est pas neuve. En mai 2015, elle évoquait la possibilité d’installer un casino sur le front de mer rénové dans le contexte de la préparation à la Capitale européenne de la culture. Le site envisagé n’était alors pas la Villa Méditerranée, mais le J1. Slate expliquait alors que « le futur casino était le symbole de la transformation de la ville ». Le résultat de l’appel à projet du Port concernant le J1 a donné les clés à la municipalité mais les réflexions sur le sujet sont toujours en cours.

La Villa Méditerranée sous le feu des critiques

Depuis, l’alternance à la présidence de la Région a (un peu) redistribué les cartes. La Villa Méditerranée serait disponible. Le successeur de Michel Vauzelle (PS), Christian Estrosi (LR) qui avait lancé un audit (au passage, jamais rendu public) dès son entrée en fonction pour décider des futures orientations du bâtiment, se précipite sur l’occasion pour affirmer son souhait de « vendre ce bâtiment » et se délester des presque 4 millions d’euros annuel de frais de fonctionnement. Dépourvue de politique internationale, son ambition pour la Villa Méditerranée a au moins le mérite de la clarté : la rentabilité. Et si elle ne passe pas par la location, il souhaite la vendre sans état d’âme. Le Président Estrosi désigne même un futur acquéreur prioritaire » : la municipalité. Renaud Muselier, le premier vice-président « délégué à la coordination des politiques publiques » affirme dans un zeugma qui n’a apparemment rien d’ironique qu’…

« un casino amènerait de la vie et de l’argent ».

Les réactions se sont dés lors multipliés pour dénoncer ce projet de casino.  Benoit Payan, le président du groupe socialiste au conseil municipal demande ironiquement :

« Et pourquoi pas un bar-PMU dans une école maternelle ? »,

Un texte publié dans La Croix et signé par des élus et des intellectuels s’y oppose vigoureusement et dénonce :

«  Deux visions [qui] s’opposent là clairement. D’un côté le monde de l’argent facile, du jeu, du divertissement, de « l’entertainment » abrutissant, celui des casinos. De l’autre, une conception de l’action publique appuyée sur la réflexion, l’analyse, l’écoute des positions contradictoires, qui sont au fondement, depuis la Grèce antique, de toute démocratie. »

Sans surprise à droite, on défend le projet de casino, et on en profite pour attaquer la Villa Méditerranée. Selon Dominique Tian (LR), le premier adjoint du maire :

« Quant au choix de la Villa Méditerranée, j’écoute les opposants expliquer qu’ils refusent qu’on abandonne cet espace dit ‘culturel’. Mais dans les faits, ce site est tout sauf culturel ! C’est une véritable escroquerie intellectuelle de le qualifier ainsi ! On parle là d’un bâtiment extraordinairement coûteux, qui a été payé 60 millions d’euros par le contribuable et continue à coûter 7 millions d’€ par an pour rien ! Une somme qui pourrait être économisée s’il est loué au privé. Et oui, je trouve que cet endroit à La Joliette est idéalement placé pour un tel établissement »

Plus étonnant, à gauche, on trouve même parmi les opposants au projet de casino, une critique implicite de cet équipement. Si l’on suit Jean-Marc Coppola, chef de file du Front de gauche au conseil municipal et ancien président du comité régional du tourisme :

« Oui, bien sûr, on aurait dû et il faudrait démocratiser davantage ce bâtiment qui a coûté 70 millions d’euros, l’ouvrir au public et, pourquoi pas, le rendre culturellement complémentaire du MuCEM. »

Cette polémique puise ses racines dans une histoire déja longue de controverses autour de la Villa Méditerranée. Les critiques portent systématiquement sur son coût, sa construction (environ 70 millions d’euros) et son fonctionnement (3,7 millions d’euros par an environ, soit deux fois moins que ne le prétend Dominique Tian) ; et sa fonction, incertaine. Pour ceux qui travaillent dans les politiques internationales des collectivités territoriales ou réfléchissent à leurs enjeux, ce n’est pas évident, alors pour les autres…

Sur le coût, les 70 millions d’euros de construction imputés exclusivement au budget régional peuvent en effet paraître conséquent. Ramené aux dépenses d’investissement du conseil régional, (environ 500 millions d’euros en 2010), le coût de la Villa Méditerranée a représenté  5 %. Si l’on se tourne vers les fameux frais de fonctionnement, les 3,7 millions d’euros représentent 0,4% environ des dépenses de fonctionnement (environ 970 millions d’euros en 2015). Certes, entre 2010 et 2012, le montant était plus proche des 7 millions d’euros que des 4, mais, dans le même, le budget consacré au fonctionnement était plus élevé (environ 1,3 milliards).

Reste la question du rôle et de la fonction de la Villa Méditerranée. Michel Vauzelle a sans doute fait preuve d’une pédagogie incertaine et n’a jamais réussi à articuler les deux dimensions de son ambition : offrir l’édifice à une introuvable « société civile » euro-méditerranéenne, au service d’un tout autant improbable « soft power » régional.

En avril 2013, j’avais consacré un billet de mon défunt blog à cette question : « la Villa, caprice dispendieux ou instrument de soft power ? ». À l’époque, déjà, la Villa faisait l’objet de moqueries. Elle était présentée dans la presse régionale et par les adversaires politiques du Président Vauzelle comme une dépense inutile et une institution fantôme, reflet de la mégalomanie de son fondateur. La « Villa Vauzélia » n’aura jamais su dépasser les critiques initiales.

Plusieurs facteurs peuvent l’expliquer. Tout d’abord, dès son origine, un discours d’institution de la Région à la fois vague et grandiloquent qui présentait cet équipement comme « un lieu de pouvoir de la société civile » et un instrument d’exercice de soft power régional dont l’enjeu était d’aider à « la paix et à la prospérité » en Méditerranée. Rien que ça. Avec un résultat, donc, pour le moins mitigé.

L’une des ambiguïtés originelles de l’équipement tient paradoxalement aux opportunités que lui avait offertes les festivités de la Capitale européenne de la Culture. Vauzelle le reconnait dans l’interview qu’il a accordé à La Provence pour défendre « son » bâtiment face à la menace du projet de casino :

« Et pendant cette année-là [2013, ndla], naturellement, la Villa, a été happée – et c’était notre devoir – par ce côté culturel. C’est pour cela qu’on a cru qu’à côté du Mucem, il y avait une annexe avec une forme un peu étrange qui était une sorte de petit Mucem. »

En effet, en menant nos enquêtes sur les publics et les pratiques culturelles dans MP2013 avec les collègues de l’Université Aix-Marseille, on s’était rendu compte qu’un certain nombre de touristes étaient surpris de constater qu’ils ne pouvaient pas rentrer dans la Villa Méditerranée avec leur billet estampillé MuCEM. De même, la programmation de cette première année à la Villa Méditerranée était sans doute trop marquée par des expositions et des conférences « culturelles ». Les parcours d’exposition, par ailleurs très coûteux, ont progressivement laissé la place à l’organisation de séminaires présentant les résultats de projets internationaux et pour lesquels la Vill Méditerranée devait servir de vitrine dans le but de faire de Marseille un lieu stratégique pour la coopération dans la région. Mais l’ambiguïté de départ n’a jamais été levée.

L’internationalisation des politiques régionales et la Villa Méditerranée

La « vocation » de la Villa Méditerranée était pourtant d’incarner l’internationalisation de la Région. Pour le dire autrement, le bâtiment à l’architecture audacieuse était supposée être adossée à la politique internationale de la Région et représenter physiquement l’existence et le dynamisme de cette action publique diplomatique menée par le Conseil régional. Cette dernière s’était engagée depuis le début des années 2000 dans une réorientation, abandonnant la coopération décentralisée traditionnelle fondée sur l’aide au développement de partenaires du Sud au profit d’une intégration plus poussée dans les circuits européens.

A-t-on oublié qu’avant de prendre son nom à la tonalité « Médicis », l’équipement devait s’appeler , le « Centre régional pour la Méditerranée (CeReM) » et devenir le « lieu de toutes les expressions du monde méditerranéen contemporain, le CeReM sera le symbole du dialogue entre les cultures, du partage des connaissances et des techniques », pour qui croyait les présentations à l’époque ?

En 2008 et en 2009, en amont du projet de construction de la Villa Méditerranée, la Région, sous l’impulsion du Président Vauzelle qui a fait des questions internationales, son « domaine réservé », vote deux délibérations : une « Stratégie internationale » et un « Plan d’action pour la Méditerranée ». Ces deux textes adaptaient les partenariats existants de la Région en Méditerranée au contexte géopolitique européen marqué par le lancement de l’Union pour la Méditerranée (UpM), la mise en place de l’Instrument européen de voisinage et de partenariat et plus généralement les négociations des contours du budget de l’Union européenne pour les années et du cadre financier 2014-2020.

En avril 2014, enfin, un an après l’inauguration de la Villa Méditerranée, la Région adoptait un troisième texte, la « Nouvelle stratégie internationale » qui visait cette fois à prendre acte de l’échec de l’UpM et des contextes de crise, tant au Nord qu’au Sud. Sans rentrer dans les détails de ces documents, ils témoignent de la capacité d’adaptation de ce que j’appelle la « diplomatie décentralisée » face aux soubresauts des contextes et des déséquilibres internationaux.

Que vient faire la Villa Méditerranée dans cette affaire ? Premièrement, elle était sensée dépendre étroitement de cette politique internationale et offrir une vitrine à celle-ci, en rendant visible l’ambition de la Région. Parce que des politiques publiques s’ancrent matériellement dans des bâtiments qui les, aussi, en partie, font exister. L’action publique prend toujours une dimension physique et sensible. C’est là, la première fonction de la Villa.

L’ex-Président Vauzellle justifie l’existence de sa Villa Méditerranée pour défendre la position du territoire marseillais dans la compétition internationale, mais aussi et surtout pour affirmer sa contribution possible dans la résolution des crises internationales. Une contribution qui pourrait être alternative aux mesures sécuritaires mises en oeuvre par les États :

« Dans une région de 5 millions d’habitants, cette cause noble le valait bien pour cesser ce complexe face à Barcelone. Face au terrorisme, aux réfugiés, au racisme, il faut peut-être arrêter de se dire qu’il faut se protéger avec des escadrons de gendarmerie et aller au contact du problème social et culturel. Notamment sur la description d’un islam qui choque les musulmans qui vivent ici et dans les pays du Maghreb. C’est le moment où la Villa doit servir à la paix en Méditerranée »

C’est ainsi, au sein la Villa Méditerranée, que le Président Vauzelle accueillait depuis 2013, ses homologues des rives Nord et Sud afin d’entretenir et de mettre en scène le dialogue politique entre les élus locaux et régionaux. Et celui-ci s’appuie comme tout acte diplomatique sur une parole. C’est sans doute ce qui explique que l’équipement est devenu progressivement surtout un lieu de conférences. Un coup d’oeil à l’agenda actuel et on observe des réunions publiques sur les religions, la Turquie ou la Syrie.

Par ailleurs, ce dialogue ne se limitait pas à une coopération horizontale mais visait aussi, à partir d’une coordination transnationale, à exercer un lobby en direction des États et de la Commission européenne pour qu’ils infléchissent leur politique méditerranéenne, et au passage qu’ils augmentent leur financement. C’est dans ce cadre par exemple que se tiendra le 28 octobre prochain, le Dialogue 5+5 du nom de la réunion des Ministres des affaires étrangères des États d’Europe du Sud et d’Afrique du Nord.

On trouve ici le deuxième sens (davantage qu’une fonction ou qu’une utilité), de la Villa Méditerranée. Elle abrite en effet une agence qui travaille au cadrage, à la mise en œuvre et au suivi de ces politiques : l’Agence des villes et territoires méditerranéens durables (AViTeM). Or, cette agence ne vise pas seulement à monter des projets techniques de coopération internationale, mais aussi à contribuer à l’entretien d’un dialogue politique. En résumé, Vauzelle parlait de « diplomatie participative » voire de « diplomatie de proximité et de projets » dont la Villa Méditerranée devait fournir la vitrine.

Anticipant l’alternance politique, la Villa Méditerranée est en apparence sortie du strict giron de la Région pour rejoindre le 1er janvier 2015 le Groupement d’intérêt public AViTeM. Cet accord se traduit par la mise à disposition de la Villa Méditerranée au sein de l’AViTeM, qui selon ses statuts :

« … vise à contribuer à la cohérence de la politique méditerranéenne de la France et à affirmer le rôle du territoire de Provence-Alpes-Côte d’Azur comme relais et acteur de cette politique. »

« En apparence », dans la mesure où la Région demeure l’unique contributeur financier du GIP. La Charte ne prévoit aucune participation de l’État qui se contente de mettre à disposition un fonctionnaire détaché du Ministère des Affaires étrangères. Si la Région devait cesser de financer l’AViTeM et l’Agence disparaitrait aussitôt.

La Villa Méditerranée, par le truchement de l’AViTeM, porte et manifeste l’ambition de bâtir une politique méditerranéenne nouvelle pour la France et l’Europe et qui serait portée à l’échelle des territoires régionaux, d’une part, et depuis Marseille, d’autre part. C’est ainsi que s’inscri(vai)t la volonté répétée de Michel Vauzelle de voir s’installer à Marseille, au sein de la Villa Méditerranée, la Délégation interministérielle à la Méditerranée (DiMed) afin de faire de cette ville « un pôle de projection de la politique de la France en Méditerranée ». C’était le sens de l’une des propositions de son rapport sur la « Méditerranée de projet » remis au Président de la République en octobre 2013. En négociation fin 2013 et début 2014, le projet de délocation de la DIMed échouera lorsque le Ministre des Affaires étrangères (MAE) parviendra à rapatrier dans le giron de son administration cette structure qui perd, de fait, son statut interministériel. Or, il ne sera jamais question pour Laurent Fabius de délocaliser une partie de son Ministère bien arrimé au Quai d’Orsay. De ce point de vue, l’impasse dans laquelle est plongée la Villa Méditerranée n’est pas sans lien avec l’effondrement de la politique méditerranéenne de la France et plus largement de la coopération euro-méditerranéenne qui n’est pas parvenue à accompagner les Révolutions arabes du printemps 2011.

Mais si la Villa Méditerranée n’était pas indexée à la politique méditerranéenne du MAE, elle n’avait de sens qu’en étant solidement ancrée à la politique méditerranéenne du Conseil régional Et c’est ce qui devrait interpeller encore davantage que la chimère du casino. Où est la politique internationale de la Région PACA depuis l’alternance ? Qu’en est-il des ambitions méditerranéenne portée par Christian Estrosi et son exécutif ? Sait-on que le vice-président délégué à l’international est le député LR, Bernard Deflesselles qui n’a jamais pris une quelconque position sur les questions méditerranéennes ? N’y a-t-il pas, face à la seule opposition frontiste, une voix à portée en direction de cet espace ? En mai 2014, lors du débat portant sur l’adoption de la Nouvelle stratégie internationale, la prise de position de la droite laissait entrevoir son opposition à l’ambition méditerranéenne de la Région. L’un des orateurs la réduisait à une « priorité de communication » pour critiquer le choix des territoires de coopération ; pour mémoire, la Région sous la Présidence Vauzelle avait noué des partenariats sur la rive Sud de la Méditerranée avec la Région de Tanger-Tétouan (Maroc) laWilaya d’Alger (Algérie), les Gouvernorats de Tunis et de Kasserine (Tunisie), celui d’Alexandrie (Egypte), les Unions des municipalités de Tyr (Liban) et de Jezzine (Liban), le Gouvernorat d’Hébron (Palestine) et la Ville d’Haïfa (Israël). Daniel Sperling concluait son intervention en proposant de substituer les partenariats avec des « pays qui n’en finissent plus d’émerger » par des liens avec des pays riches, en particulier les « pays d’Amérique du Nord ».

On n’imaginait pas alors qu’il songeait à Las Vegas.

Jour J pour le J1


Le Grand Port Maritime de Marseille (GPMM) a annoncé cette semaine les résultats de son appel à projets pour l’utilisation du J1. Sans surprise, c’est le dossier de la mairie de Marseille qui a été retenu. Celui-ci vise à convertir les plateaux de l’ancien hangar industriel en :

« lieu de l’attractivité et de l’innovation de l’air marseillaise, un lieu unique de rayonnement pour l’aire métropolitaine, un hub pour exposer nos ressources et valoriser l’avenir (…), la vitrine des atouts et d’un potentiel territorial ».

Au-delà de cette combinaison presque parfaite des mots-clés de la « compétition des territoires » ce qui est en jeu dans la reconversion de ce bâtiment est emblématique des recompositions actuelles de cette ville. Pour le meilleur ou le pire ?

Euroméditerranée, la tabula rasa et la Charte Ville-Port

Le J1 est un ancien bâtiment industriel construit en 1930 dont les tentatives actuelles de redéfinition fonctionnelle doivent pouvoir être replacées dans le contexte de la mise en œuvre de l’opération aménagement et de développement économique Euroméditerranée (EPAEM). Dans ce cadre, la reconfiguration de cet espace entre le J4 et la Joliette est exemplaire des tentatives des acteurs de marché locaux (publics et privés) de construire un nouveau rapport (de force) entre la ville, Euroméditerranée et le Port, voire une nouvelle centralité urbaine, délestée de l’emprise du GPMM.

À la fin des années 1990, les autorités du Port Autonome décident de céder le terre-plein du J4 à l’EPAEM Il s’agit de la première étape de ce processus de refondation. Ce fait générateur implique une réorganisation de la stratégie foncière et immobilière du Port sur un endroit particulièrement stratégique, puisque c’est lui qui accueillera le MuCEM, la Villa Méditerranée ainsi que l’esplanade piétonne. Ce coude entre le Lacydon et le front de mer n’est plus pensé comme un espace intermédiaire entre les quartiers touristiques (Panier, Vieux-Port) et ses zones industrielles, mais comme la vitrine économique et la façade du territoire.

Le secteur J4-Joliette ne fut pas le premier terrain de la coopération entre  les autorités portuaires et Euroméditerranée portant sur la mutation du patrimoine immobilier et la gestion de son espace foncier. La transformation du Silo (qui se trouve sur le périmètre du port, mais au droit de la ville) en salle de spectacle dont les premières réflexions remontent en 2001 a permis de tester à la fois l’esprit des négociations entre les protagonistes et la manière d’envisager architecturalement une série d’articulation : terre-mer, port-ville, industrie-culture.

Les Terrasses du port est le dernier avatar commercial de ce processus qui a vu en moins d’une décennie, la trasnfiguration de la façade maritime qui, on le pressent, n’est pas seulement physique.

L’enjeu qui a guidé cette série de négociations non dénuées de conflits a consisté à faire tenir ensemble trois types d’objectifs :

  • concilier une ambitieuse mutation ;
  • permettre au port de maintenir ses activités commerciales ; et
  • créer des opportunités nouvelles en matière d’usage, de partage et d’ouverture d’espaces autrefois inaccessibles.

Plus récemment, et à la suite de la réforme portuaire de 2008, ces négociations ont pris un tour institutionnel en s’inscrivant dans le cadre du processus de la Charte Ville-Port initiée en 2011 et destinée à mettre en place une « méthode de travail partenariale » entre le GPMM, la municipalité, la Communauté urbaine Marseille-Provence Métropole, le Conseil général, le Conseil régional et la Chambre de commerce et d’industrie Marseille-Provence, et l’EPEAM.

On aboutit à une série de transactions destinées à reconfigurer des espaces devant permettre de concilier les activités du port (embarquement-débarquement des passages) en rez-de-mer, et d’y incorporer des infrastructures et des équipements économiques et commerciaux. L’un des principes qui a guidé les autorités portuaires fut la volonté de valoriser ces espaces en les libérant de sa seule fonction portuaire. Au Port, on évoque assez souvent la volonté de « rendre le port aux Marseillais ». On verra que la situation est plus complexe.

Cette situation n’était pas évidente lorsqu’à la fin des années 1990, l’EPAEM découvre les lieux. Emporté par son objectif de « tabula rasa » économique et symbolique, son premier réflexe fut d’envisager de raser l’ensemble des hangars encore présents. Le Port s’y oppose en faisant valoir non seulement la valeur architecturale de ses bâtiments mais également la côte paysagère de ces espaces, ouverts sur la mer et l’entrée de ville.

Sur le plan de l’environnement matériel urbain, c’est-à-dire de la production urbaine, l’enjeu était de rompre avec l’impression donnée par la passerelle autoroutière en proposant une superposition entre volumes, c’est-à-dire des bâtiments (neufs ou réhabilités) posés en sur-sol sur des infrastructures existantes. Une décennie plus tard, on retrouve ces balcons de ville dans le porte-à-faux de la Ville Méditerranée bien sûr, mais aussi avec le Silo et les Terrasses du Port, voire les Voûtes de la Major. Le J1 ne font pas exception.

Le choix de la réhabilitation du J1 fut donc d’intervenir par strates, en assignant une fonction à chaque niveau : le sol et le premier étage dédié à la gare maritime, le plateau du second étage à des usages non-portuaires.

Et vint 2013

Lorsque le comité d’organisation de Marseille-Provence 2013 sollicite la direction du port pour envisager de l’utiliser durant l’année Capitale (voire d’y installer son « centre d’accueil ») celle-ci soumet son acceptation à la condition de continuer à pouvoir l’utiliser. En effet, à cette époque, le GPMM envisage d’y installer son siège social.

Comme pour les autres équipements, donc, le Port a scrupuleusement recherché à préserver le maintien de ses activités commerciales tout en ouvrant les bâtiments et les espaces à d’autres usages. C’est la raison pour laquelle, lorsqu’on se rendait aux plateaux des R+2 du J1 durant l’année Capitale, il nous fallait gravir ces escaliers. Au niveau du sol, le Port conserve sa gare internationale. Tout en continuant à exercer ses activités traditionnelles, le Port de commerce se donne les moyens d’élargir et d’offrir à des exploitants-tiers des opportunités d’usages.

Le Port a alors pris en charge l’intégralité des travaux opérés par l’architecte Catherine Bonte, soit presque 5 millions d’euros pour livrer le plateau sans contre-partie locative. À ces 5 millions, il faut ajouter 2 millions d’euros pour les travaux de mise en sécurité de la digue du large ouverte (au moins les week-end) au public. Le bâtiment aurait ainsi accueilli 300 000 visiteurs (17 000 pour le seul week-end d’ouverture) qui découvraient l’intérieur de ce lieu et sa proximité exceptionnelle entre la mer et la ville.

6 000 m2 de plateau, un espace d’exposition de 2 500 m2, autour de deux grands moments : « Méditerranée, des grandes cités d’hier aux hommes d’aujourd’hui » (12 janvier-18 mai) et « Le Corbusier et la question du brutalisme » (11 octobre-22 décembre). Et sur toute la période, des galeries d’exposition ouvertes et gratuites (Chercheurs du Midi, Atelier du Large). Le OFF s’y était même incrusté avec bonheur.

Certes, le J1 n’a pas échappé à la polémique, bizutage de tout équipement public marseillais. Ici, sa fermeture pendant les mois d’été au moment du pic de visiteurs. En cause ? Le délai de démontage-montage des expositions et surtout le coût (économique et écologique) de la climatisation dans ce qui peut rapidement devenir une fournaise, et accessoirement un petit paradis pour l’amiante.

La suite ? Croisières ou Casino ?

C’est dans le contexte d’après-2013 considéré comme un succès pour le J1 qu’a été lancée l’appel à projets en deux temps, l’un dans l’immédiat après-2013, puis au début de cette année. L’idée du Port fut d’identifier des projets complémentaires à côté de son ambition d’y aménager son siège. L’objectif surtout est de valoriser son patrimoine foncier et immobilier.

Il faut en effet inscrire ces éléments dans le contexte de l’émergence d’une autre idée d’occupation des espaces portuaires dans cette zone. Depuis plusieurs années, un certain nombre d’acteurs, autour de la Direction du Tourisme de la ville et de la communauté urbaine, et l’EPAEM, prônent l’installation d’activités d’hivernage de yachts et d’accueils des croisiéristes, tandis que le terminal passager international serait repoussé plus au nord, au Cap Janet, à l’horizon 2018.

On comprend les enjeux d’un tel rapprochement des uns et d’un éloignement des autres.  Au Sud, autour de la Joliette et du J4, un secteur consacré à des activités de croisières et de haut de gamme. En tous les cas, il s’agirait des navires de moins de 200 mètres, dans la mesure où les gros paquebots ne peuvent techniquement pénétrer dans ces bassins sans aménagements considérable. Ici, de l’hivernage de yachts pourrait venir en appui à des activités de réparation.

Au bas de la tour CMA-CGM, une gare maritime national avec un pôle Corse. Au loin, le pôle international et les ferry à destination et en provenance de la Tunisie, de l’Algérie. Le tout sur fond de difficultés financières de la SNCM et de la multiplication récente des re-routages des passagers vers Toulon. Une rupture à la fois lente et radicale avec l’histoire du siècle dernier.

Deux imaginaires se font face et le pari de l’ensemble des acteurs est clair : le luxe contre les migrances. Il s’ajuste à l’offre « culturelle » définie pêle-mêle par le MuCEM et les Terrasses du Port. C’est ce créneau que le Port entend valoriser avec l’appel à projets J1.

Il ne s’agit nullement pour le GPMM, comme on a pu l’entendre, de « vendre » le J1. Il ne le peut tout simplement pas dans la mesure où il appartient au domaine public maritime qui ne peut être cédé qu’après son déclassement. Or, comme on l’a vu, le Port entend conserver un usage commercial. L’appel à projets, comme pour le Silo ou les Terrasses du Port, prévoit plutôt des conventions d’occupation temporaire du domaine public maritime qui confère aux occupants des droits pour une durée limitée. Par exemple, l’appel à projets J1 dont on vient de connaître les résultats est prévu pour 2 ans, et un loyer (dont le montant n’est pas encore connu) est attendu.

L’appel J1 revêtait dès lors une série de contraintes pour les potentiels porteurs de projet :

  • une ouverture au public, même si, comme pour les Terrasses du Port ou l’espace Fort SaintJean-MuCEM, elle peut s’accompagner d’espaces privés et commerciaux ;
  • une compatibilité avec des activités maritimes, d’autre part. C’est le rejet du projet « soucoupe volante » posée sans cohérence avec le reste qui a pesé sur la décision, et qui rendait, ainsi inopérant le projet, un temps évoqué par la mairie de casino ou de boîte de nuit ;
  • une surface financière pour les porteurs de projet qui dans la première mouture devait être supérieur à 5 millions d’euros de chiffre d’affaire. Le chiffre a été ré-évalué ensuite pour laisser la place à des structures qui présentaient des projets collectifs et pour laisser la possibilité aux porteurs de disposer de sous-occupants. Ce chiffre a ensuite été redéfini en « équivalent chiffre d’affaires » pour ouvrir la porte à des institutions publiques.

Ainsi, le premier appel à projets fin 2013 a été conçu pour restreindre les cibles à des acteurs importants et pour le rendre souple à la négociation, conformément au modèle de l’appel à projets où il s’agit de mettre en concurrence des impétrants en renégociant continument avec eux les contours des attendus. La mairie avait donc exprimé son intention d’y installer un casino ou une boîte de nuit (ou les deux). La communauté urbaine présidée par le socialiste Eugène Caselli se prenait à rêver à une « technopôle de la mer ». Le promoteur Eric Foillard, ancien patron de Marseille République, envisageait l’installation d’un port de haute plaisance. Des fuites sur les pré-projets soumis avaient alors été relayées par Marsactu.

Mais cette séquence marquée par un changement de gouvernance au sein du GPMM (Conseil de surveillance et Directoire), d’une part, et par les élections municipales, d’autre part. Si cette séquence n’était pas propice à la prise de décision, elle fut interprétée par les élus comme un abandon pur et simple de l’initiative, ce qui eut comme effet d’ouvrir un conflit latent entre GPMM et la majorité Gaudin.

Au début de l’année 2015, un deuxième temps d’appel à projets fut néanmoins lancé à l’issue duquel deux porteurs ont été sélectionnés. Une nouvelle fois la mairie s’est positionnée. Elle avait même fait figurer le J1 sur ses affiches de bonne année. Finalement, c’est donc le projet de la municipalité qui l’a emporté – sans que l’on sache qui était son challenger.

L’appel à projets et les ambitions de la mairie

Dès l’annonce du GPMM et de son jury présidé par Yves Cousquer (entrepreneur de grands projets métropolitains pour Marseille, négociateur pour l’État sur le dossier de la LGV et auteur du rapport commandé par la CCI « 20 projets pour le Top 20 », récemment disparu), La Provence s’est montrée enthousiaste, assurant que le bâtiment avait « enfin trouvé sa vocation » (oubliant sans doute un peu vite son passé industriel et son expérience culturelle) :

« La Ville va en faire un pôle d’excellence, une espèce de musée futuriste où tout ce qui fait la grandeur de la métropole marseillaise (et pas seulement de Marseille) viendra s’afficher. Airbus Helicopters par exemple pourra y présenter un mini hélico. Orange son téléphone de l’an 3000. CMA CGM un conteneur révolutionnaire. Rien n’est encore défini. Mais la métropole veut afficher son savoir-faire. »

En clair, on ne se rien des intentions de la mairie, mais ce sera formidable (et en plus il y aura des hélicos). Un musée des « savoir-faire locaux », qui ouvre la porte à tous les sarcasmes, mais s’inscrit pleinement dans la stratégie valencienne de la mairie : grands événements, grands équipements, offre touristique et auto-promotion comme remède à l’anti-Marseille bashing.

Du côté du GPMM, on justifie ainsi ce choix :

« L’ambition est de faire du plateau du second étage du J1 le lieu de l’attractivité et de l’innovation de l’aire marseillaise, un lieu unique de rayonnement pour l’aire métropolitaine, pour exposer nos ressources et valoriser l’avenir, un espace d’expression pour un territoire tout entier, la vitrine des atouts et d’un potentiel territorial. »

Attractivité, innovation, rayonnement, métropole, vitrine, atouts et potentiel… Toutes les cases  de la compétition des villes sont donc bien cochées. Quitte à oublier les enjeux de la réappropriation des espaces portuaires par le public ? Comme le résumait un artiste marseillais :

« La manière d’investir le J1 par MP2013 a été une vraie réussite. Usage, rapport avec le port, fonctionnement, programmation, mixité. Le succès populaire a tenu sans doute au fait que d’un coup les marseillais pouvait accéder et découvrir le fonctionnement du port au plus près sans le perturber. Étonnamment, les nouveaux projets de la ville ne tiennent pas compte de cette historique. Au contraire, l’objectif est de chasser plus au nord le port comme si cette activité n’était plus digne d’intérêt pour le nouveau Marseille. Nier la dimension Portuaire de la ville au nom du tourisme est une erreur. »

Rien n’est encore définitif. L’espace est loué pour deux ans seulement. Le temps de déménager pour de bon les empreintes du port commercial et de laisser place à « une marina couplée à un aquarium et à un espace culturel » croit savoir La Provence. « Un pas de plus vers le futur » titre le journal. Un pas de plus loin de la redécouverte culturelle entre-aperçu en 2013, peut-être.Un grand-écart supplémentaire par rapport à l’appropriation populaire de ces espaces, certainement. Mais comme on l’a vu avec l’abandon forcé du projet de MuCEM plage, ces tentatives d’accumulation (de la richesse) par la dépossession (des espaces publics) ne sont pas immunisées contre la controverse et la contestation. L’occasion de réouvrir un débat lancé par Marsactu (qu’on attend décidément de pied ferme) en mai 2013  : Et vous, vous en feriez quoi du J1 ?

EDIT : Le dossier du projet MJ1 retenu sur le site de la mairie.

MuCEM Plage n’aura pas lieu. Ses guerres, si.

C’est par un communiqué expéditif diffusé un dimanche (14 juin) que la direction du MuCEM a décidé de mettre fin à l’aventure avant même qu’elle n’ait commencé. MuCEM Plage 2015 opéré par l’association Yes We Camp n’aura donc pas lieu. L’explication officielle du musée ? Les critiques qui se sont abattues sur le projet d’installer une aire de plage et d’activités ludiques sur le J4. Des critiques qui font reculer une opération « culturelle » ? Pour répondre à cette question, un retour en arrière s’impose.

Retour sur l’expérience « Camping » de l’Estaque en 2013

Yes We Camp est l’association qui avait organisé le Camping de l’Estaque durant l’année Capitale européenne de la culture et sous l’égide de Marseille 2013 OFF. À l’image de ce dernier, l’idée initiale du « Camping » fut de proposer une réponse à la fois politique, ironique et créative à l’impréparation et le sous-équipement de la ville de Marseille au regard de la problématique de l’hébergement, non seulement en contexte d’événements, mais également par une mise en perspective sur sa politique de logement.

Des architectes et des animateurs culturels ont proposé un :

 « camping urbain, un lieu temporaire et innovant et ouvert à tous, proposant aux habitants et aux visiteurs des fonctions multiples : promenades, fabrication d’objets, hébergement, restauration écologique, performances artistiques », comme le proclame la présentation du projet.

Dès 2012, Yes We Camp se constitue en association, autonome par rapport à  Marseille 2013 OFF (porté par l’association M2K13) et se lance à la recherche de financements et d’un espace. Un appel à projets est diffusé et recueille près de 200 propositions.  Certaines émanent de cabinets d’ingénieurs parisiens, signe, pour les organisateurs de la « crédibilité » du projet et de sa « professionnalisation ».

En janvier 2013, alors que les festivités de l’année Capitale ont commencé, Yes We Camp présente au public des prototypes d’habitation au sein d’une installation temporaire à la Friche Belle de Mai. L’occasion de faire connaître le projet et d’élargir le cercle des financeurs. Aux partenaires initiaux (Marseille 2013 OFF, Layher, ArtStock, Epluchures Marseille / GERES, Thalassanté) s’ajoutent Marseille-Provence 2013 et le Grand Port Maritime.

 Ainsi, Yes We Camp devient le premier projet du OFF soutenu financièrement par le IN pour un montant de 24 000 euros. Le OFF y investira, quant à lui, 50 000 euros  : 44 000 euros en numéraire et 6 000 euros en dons (« gastons » – la monnaie du OFF -, extincteurs, sacs-poubelle, recherche de financement, communication…). Enfin, un appel au désormais incontournable financement participatif sur la plateforme de crowfunding Kiss Kiss Bank Bank permet à l’association de récolter près de 20 000 euros supplémentaires pour amorcer le budget.

 Au printemps 2013, des bénévoles construisent le camping afin de convertir « le virtuel en réel, l’utopie en réalité » pour reprendre les termes de l’un de ses responsables recueilli par Marsactu en février 2013 et qui se demande si ce projet ne constitue pas « une vraie alternative à l’hôtel de luxe de Noailles ».

« Laboratoire d’urbanisme et d’écologie urbaine », le camping ouvre ses portes en mai 2013, à l’Estaque, sur un terrain d’environ 4 000 m2, prêté par le Grand Port Maritime de Marseille. Il devient rapidement une attraction touristique et politique, comme en témoignent les visites des élus et les articles de presse qui s’en font l’écho.

Entre le 22 mai et le 30 septembre 2013, 25 000 personnes, dont l’auteur, ont participé à l’expérience Yes We Camp. La plupart pour quelques nuits, certains tout l’été – une poignée d’aficionados seraient restés plusieurs mois. Certes, dans son bilan, l’association Yes We Camp avouait que :

 « le projet [avait] pein[é] à équilibrer ses comptes et ne serait pas reproductible en l’état, notamment pour la nécessité de rémunérer certains postes permanents ».

Mais ces membres se sont rapidement projetés vers l’avenir. Succès populaire, aidant, ils ont mis en avant leur crédibilité et leur savoir-faire, afin de reproduire le concept, soit dans d’autres territoires, soit plus tard à Marseille.

L’ambition fut de dupliquer les solutions conçues pour le cas marseillais, afin de réduire les coûts d’innovation. Très proche de trouver un point de chute à Mons à l’occasion de la Capitale européenne de la culture 2015 avant que les organisateurs ne renoncent pour des questions de coût et de complexité de montage, les désormais « entrepreneurs en camping alternatif » ont posé leurs prototypes en banlieue parisienne : à Pantin en mai 2014, et à Aubervilliers entre mars et juillet 2014.

Le deal MuCEM-Yes We Camp

Au début de l’année 2015, une convention se noue entre Yes We Camp et le MuCEM. Ce dernier est confronté depuis son ouverture à un sérieux problème. Certes, la Cour des comptes avait pointé le dérapage budgétaire dans la construction et l’exploitation d’un équipement qui aura finalement coûté 350 millions d’euros contre les 160 millions prévus initialement. Et si certains craignent que, loin d’être un révélateur des cultures et des civilisations d’Europe et de la Méditerranée, ce musée ne soit « leur tombeau » (témoignage rapporté dans le documentaire de Nicolas Burlaud, La Fête est finie), la plupart s’accorde à vanter la qualité architecturale du moucharabieh de béton. L’œuvre de l’archistar Rudy Ricciotti remplit ici sa fonction d’équipement étendard supposé contribuer à la fameuse « nouvelle image » d’une ville pour des élites qui croient participer à une « compétition des territoires ».

Cette obsession a finalement relégué au second plan le contenu du musée, c’est-à-dire sa programmation culturelle. Ce résultat peut se lire dans le différentiel entre le nombre de visiteurs du site (Fort Saint Jean et Esplanade du J4) et ceux qui fréquentent effectivement les salles d’exposition du musée. Les premiers sont plus de 2 millions quand les seconds atteignent à peine 650 000, soit un rapport de 1 à 3. Si ces estimations témoignent d’une appropriation des lieux par les Marseillais et les touristes, l’enjeu demeure, pour le département des publics du MuCEM, de convertir les passants en visiteurs effectifs. Question éternelle de la démocratisation culturelle et des barrières sociales d’accès aux expositions. Et comme me le suggérait Fabien Pécot, cette question dépasse les biens culturels puisqu’elle concerne la transformation d’un utilisateur en payeur, selon le principe du freemium.

C’est ici que Yes We Camp entre en jeu avec sa proposition de plage sur le J4. Un échange gagnant-gagnant se dessine. Pour le MuCEM, l’organisation d’activités ludiques et populaires à proximité immédiate du musée et marketé « MuCEM Plage » pourrait non seulement attirer plus de publics, mais surtout faire venir un autre public. L’occasion pour un musée national de répondre aux accusations d’élitisme. Pour Yes We Camp, l’opportunité est de reproduire l’expérience Camping par d’autres moyens, sur le même territoire, en faisant valoir une expérience et une professionnalisation acquise depuis l’expérience de l’Estaque.

Le communiqué de la CFDT et la formation de la controverse

Voici comment le dossier de presse publié à la fin du mois de mai présente l’initiative :

« Du 25 juillet au 21 août, le MuCEM renoue avec la tradition des Pierres plates et installe une véritable plage de sable sur l’esplanade du J4. En cohérence avec sa vocation d’espace méditerranéen de rencontre, de découverte et d’échange, le MuCEM, musée de société, transforme le temps d’un été la vaste esplanade du J4 en un lieu accueillant et populaire, un espace public parfaitement situé entre le musée et la mer, mêlant pratiques spontanées et activités culturelles. MuCEM Plage, c’est un site extraordinaire conçu et réalisé avec la complicité de l’équipe créative de Yes We Camp, un collectif marseillais qui expérimente de nouvelles possibilités de construire, habiter et utiliser les espaces partagés. Cette plage décidément pas comme les autres est parsemée de surprenantes installations faisant rimer créativité et simplicité : Dunette, Phare à hamacs, fontaines végétalisées, brumisateur géant… Partout, on s’émerveille, on s’interroge ! »

On s’interroge, en effet. Le premier coup part d’un communiqué de la CFDT-culture intitulé « Sous la plage, le MuCEM abandonné » le 3 juin 2015. La plupart des critiques qui s’abattront sur l’opération y sont contenus :

1. Ici, c’est pas Paris

Le rapprochement avec Paris Plage est d’abord pointé du doigt. C’est l’absurdité d’un projet de bâtir une plage artificielle dans une ville bordée par la mer qui frappe en premier le syndicat. C’est en creux, la critique contre l’importation rapide d’opérations pensées ailleurs et qui aboutit au phénomène connu des géographes : la standardisation (le « sameness ») qui sacrifie l’esprit des lieux sur l’autel des injonctions de normes exigées par des acteurs de marché. Si toutes les villes se ressemblent, comment parviendra-t-on à les reconnaître ? Et pourquoi habiter (ou visiter) ici plutôt que là ?

2. Un coût et un modèle économique qui posent question

Le modèle « économique hybride » vanté par Yes We Camp propose un budget de 700 000 euros, dont un peu plus de la moitié est apporté par le MuCEM et un peu moins par l’association. 380 000 euros pour moins d’un mois d’activités. À titre de comparaison, Paris Plage, initié en 2002, coûte environ 3 millions d’euros, dont la moitié est prise en charge par la ville, l’autre par des partenaires privés. Elle s’étend toutefois sur plus de 3,5 km de voies sur berge, quand l’esplanade du J4 mesure environ 20 000 m2.

3. Un paradoxe écologique

Pour un collectif et une opération qui se veulent éco-responsables, conclure un partenariat avec le groupe Lafarge pour déverser 640 tonnes de sable et y installer des brumisateurs géants, pose la question d’un possible « gâchis écologique » comme l’écrit La Marseillaise.

4. La définition de la « culture »

Dernier point : le hiatus entre une opération de construction d’une plage éphémère avec les exigences de la programmation d’un musée national. Pour la CFDT, MuCEM Plage se « moque du du public, dont on considère qu’il n’est pas en capacité de choisir entre activité plage et visite de musée ». Le syndicat remet ici en cause la justification initiale du projet : attirer un nouveau public dans les salles d’exposition. Cette épineuse question de l’ouverture de la culture, de son accès, et en l’espèce des circulations entre espaces culturels, dits populaires et dits légitimes reste donc posée. Le communiqué instruit également le principe même de la « plage » comme activité culturelle, au « contenu scientifique, culturel ou artistique plus que discutable ». Il critique dans l’opération le fait qu’elle constitue un miroir de stéréotypes vantant la pétanque et les sardinades… mais hiérarchise alors les biens culturels en subordonnant les pratiques culturelles ordinaires à la culture des cultivés. Autre débat dans le débat. Enfin, pour une autre organisation syndicale, la FSU, le choix de la programmation de MuCEM Plage et son coût auront un impact sur le reste de la programmation. Avec un raisonnement simple et percutant : 300 000 euros mis ici ne pourront servir ailleurs.

Les communiqués sont largement relayés par un article du Monde, d’abord, le 5 juin, puis de La Marseillaise le 13. Le projet devient une affaire.

L’annulation et ses suites

Face aux « critiques », le 14 juin, la direction du MuCEM décide d’annuler purement et simplement l’opération :

« Depuis quelques jours, le projet Mucem Plage qui devait se dérouler sur l’esplanade du J4, à Marseille, du 25 juillet au 21 août 2015, a fait l’objet de mises en cause. Sans revenir sur le caractère hâtif et caricatural de certaines présentations du projet, la direction du Mucem a pris la décision d’annuler cette première proposition de Musée de plein air. Une proposition culturelle et conviviale de cette ambition n’a de sens qu’à la condition de dépasser les clivages traditionnels, de rassembler et fédérer. La volonté du Mucem est, en permanence, d’inviter les publics dans toute leur diversité à partager des expériences originales et fortes. La direction du Mucem ne peut que constater et déplorer des oppositions ou des incompréhensions et annule la manifestation.»

Le MuCEM aurait donc décidé de reculer devant les critiques de syndicats et d’articles de presse jugés défavorables ? Pour un musée, dont la mission est l’exposition d’œuvres d’art, qui par définition ne peuvent faire l’objet de consensus, mais dont le propre est précisément d’engager des débats, d’inviter à la discussion et au désaccord ? On peine à le croire.

En relisant l’article de La Marseillaise, on trouve une autre source possible de l’annulation :

« Au cabinet de Fleur Pellerin justement, malgré plusieurs sollicitations, c’est le silence. »

Ce silence a manifestement été rompu si l’on en juge le papier du Monde relatant l’annulation :

« Pour Mme Rapine [ndla : Secrétaire générale adjointe de la branche culture de la CFDT], le sabordage de MuCEM Plage a d’autres causes : ‘Le contenu de l’événement, sans rapport avec les missions du musée, et son coût global ont sûrement fait réagir la tutelle.’ Une version confirmée au ministère de la culture, où l’on évoque « un budget trop conséquent pour un projet pas vraiment prioritaire ». ’MuCEM Plage grevait fortement les comptes et pesait sur d’autres programmations. Ce qui a motivé le fait qu’on regarde et qu’on en rediscute avec les intervenants’, poursuit-on, Rue de Valois.

Rien à voir, donc, avec le « blocage » d’un syndicat hâtivement mis, par certain, dans le même sac qu’une CGT-dockers ou qu’un FO-territoriaux, suivant le mythe d’un « Marseille produit par Marseille ». Il s’agit, plus prosaïquement d’un rappel à l’ordre institutionnel d’une tutelle.

L’association Yes We Camp a réagi en deux temps. D’abord dans un court film diffusé sur Youtube, puis par deux communiqués de presse. Reprenant point par point les critiques qui viennent d’être rappelé, ses membres expriment leur « tristesse » face à l’abandon du projet et réaffirment leur mantra :

« Oui ! Nous croyons aux activités de plein air ouvertes à tous, dans des sites symboliques, pour encourager les rencontres et la sociabilisation. Oui ! Nous voulons oeuvrer à l’ouverture et l’animation de l’espace littoral à Marseille, à l’inverse des logiques à l’oeuvre de commercialisation de ces endroits privilégiés. Oui ! Nous soutenons un musée d’État dans son projet de sortir de ses murs, en cohérence avec l’élan de 2013 et le succès des manifestations alliant culture et événement populaire. »

Sans remettre en cause la sincérité de leur engagement, on s’étonne de trouver l’explication suivante, fournie par l’un de ses responsables explique au Monde, sur l’origine des fonds

« Le MuCEM prenait 380 000 euros à sa charge exclusive. Les 300 000 euros restants devaient être apportés par notre association sur les recettes d’exploitation. C’est un risque conscient : certains d’entre nous travaillent gratuitement depuis décembre. Les salariés devaient être payés à rebours. »

Dans l’un de ses communiqués, l’association précise que :

« Sur son budget propre, donc sans financement supplémentaire, le MuCEM pouvait prendre en charge la partie correspondant au coût de la construction, soit 55 % du coût global ou encore 1,6% de son budget annuel. De son côté, Yes We Camp proposait de prendre à sa charge les autres 45 %, qui incluaient les coûts de conception, de coordination et de gestion de la période d’ouverture, en comptant rémunérer ses équipes (40 personnes pour la construction, 50 pour la gestion de l’ouverture) grâce aux recettes de la buvette et de l’épicerie. C’était donc un modèle économique hybride, alliant financement institutionnel et entrepreneuriat. »

300 000 euros tirés des recettes de la « buvette et de l’épicerie » ? Hybride, en effet, mais pas moins curieux.

Épilogue ?

MuCEM Plage n’aura donc pas lieu. Ces contempteurs en seront ravis, qu’ils se situent au sein de l’appareil culturel institutionnel (syndicats, ministère) ou, plus à marge et qui voient dans le MuCEM et son cortège d’opérations économico-culturelles, un cheval de Troie momifiant les cultures à des fins de rentabilité touristique. Mais les controverses ne sont peut-être pas closes. Déjà, un groupe facebook « N’annulez pas MuCEM Plage » se forme. Et on attend toujours une déclaration de la mairie de Marseille exprimant son positionnement.

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[1] Les éléments portant sur l’expérience du Camping de l’Estaque sont issus du rapport « Tous publics » remis par le groupe de recherche, dont l’auteur fait partie, « Publics et Pratiques culturelles dans Marseille-Provence Capitale européenne de la culture en 2013 », au Ministère de la culture et de la communication.

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Photo : @marseillologie / Intagram