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Jour J pour le J1


Le Grand Port Maritime de Marseille (GPMM) a annoncé cette semaine les résultats de son appel à projets pour l’utilisation du J1. Sans surprise, c’est le dossier de la mairie de Marseille qui a été retenu. Celui-ci vise à convertir les plateaux de l’ancien hangar industriel en :

« lieu de l’attractivité et de l’innovation de l’air marseillaise, un lieu unique de rayonnement pour l’aire métropolitaine, un hub pour exposer nos ressources et valoriser l’avenir (…), la vitrine des atouts et d’un potentiel territorial ».

Au-delà de cette combinaison presque parfaite des mots-clés de la « compétition des territoires » ce qui est en jeu dans la reconversion de ce bâtiment est emblématique des recompositions actuelles de cette ville. Pour le meilleur ou le pire ?

Euroméditerranée, la tabula rasa et la Charte Ville-Port

Le J1 est un ancien bâtiment industriel construit en 1930 dont les tentatives actuelles de redéfinition fonctionnelle doivent pouvoir être replacées dans le contexte de la mise en œuvre de l’opération aménagement et de développement économique Euroméditerranée (EPAEM). Dans ce cadre, la reconfiguration de cet espace entre le J4 et la Joliette est exemplaire des tentatives des acteurs de marché locaux (publics et privés) de construire un nouveau rapport (de force) entre la ville, Euroméditerranée et le Port, voire une nouvelle centralité urbaine, délestée de l’emprise du GPMM.

À la fin des années 1990, les autorités du Port Autonome décident de céder le terre-plein du J4 à l’EPAEM Il s’agit de la première étape de ce processus de refondation. Ce fait générateur implique une réorganisation de la stratégie foncière et immobilière du Port sur un endroit particulièrement stratégique, puisque c’est lui qui accueillera le MuCEM, la Villa Méditerranée ainsi que l’esplanade piétonne. Ce coude entre le Lacydon et le front de mer n’est plus pensé comme un espace intermédiaire entre les quartiers touristiques (Panier, Vieux-Port) et ses zones industrielles, mais comme la vitrine économique et la façade du territoire.

Le secteur J4-Joliette ne fut pas le premier terrain de la coopération entre  les autorités portuaires et Euroméditerranée portant sur la mutation du patrimoine immobilier et la gestion de son espace foncier. La transformation du Silo (qui se trouve sur le périmètre du port, mais au droit de la ville) en salle de spectacle dont les premières réflexions remontent en 2001 a permis de tester à la fois l’esprit des négociations entre les protagonistes et la manière d’envisager architecturalement une série d’articulation : terre-mer, port-ville, industrie-culture.

Les Terrasses du port est le dernier avatar commercial de ce processus qui a vu en moins d’une décennie, la trasnfiguration de la façade maritime qui, on le pressent, n’est pas seulement physique.

L’enjeu qui a guidé cette série de négociations non dénuées de conflits a consisté à faire tenir ensemble trois types d’objectifs :

  • concilier une ambitieuse mutation ;
  • permettre au port de maintenir ses activités commerciales ; et
  • créer des opportunités nouvelles en matière d’usage, de partage et d’ouverture d’espaces autrefois inaccessibles.

Plus récemment, et à la suite de la réforme portuaire de 2008, ces négociations ont pris un tour institutionnel en s’inscrivant dans le cadre du processus de la Charte Ville-Port initiée en 2011 et destinée à mettre en place une « méthode de travail partenariale » entre le GPMM, la municipalité, la Communauté urbaine Marseille-Provence Métropole, le Conseil général, le Conseil régional et la Chambre de commerce et d’industrie Marseille-Provence, et l’EPEAM.

On aboutit à une série de transactions destinées à reconfigurer des espaces devant permettre de concilier les activités du port (embarquement-débarquement des passages) en rez-de-mer, et d’y incorporer des infrastructures et des équipements économiques et commerciaux. L’un des principes qui a guidé les autorités portuaires fut la volonté de valoriser ces espaces en les libérant de sa seule fonction portuaire. Au Port, on évoque assez souvent la volonté de « rendre le port aux Marseillais ». On verra que la situation est plus complexe.

Cette situation n’était pas évidente lorsqu’à la fin des années 1990, l’EPAEM découvre les lieux. Emporté par son objectif de « tabula rasa » économique et symbolique, son premier réflexe fut d’envisager de raser l’ensemble des hangars encore présents. Le Port s’y oppose en faisant valoir non seulement la valeur architecturale de ses bâtiments mais également la côte paysagère de ces espaces, ouverts sur la mer et l’entrée de ville.

Sur le plan de l’environnement matériel urbain, c’est-à-dire de la production urbaine, l’enjeu était de rompre avec l’impression donnée par la passerelle autoroutière en proposant une superposition entre volumes, c’est-à-dire des bâtiments (neufs ou réhabilités) posés en sur-sol sur des infrastructures existantes. Une décennie plus tard, on retrouve ces balcons de ville dans le porte-à-faux de la Ville Méditerranée bien sûr, mais aussi avec le Silo et les Terrasses du Port, voire les Voûtes de la Major. Le J1 ne font pas exception.

Le choix de la réhabilitation du J1 fut donc d’intervenir par strates, en assignant une fonction à chaque niveau : le sol et le premier étage dédié à la gare maritime, le plateau du second étage à des usages non-portuaires.

Et vint 2013

Lorsque le comité d’organisation de Marseille-Provence 2013 sollicite la direction du port pour envisager de l’utiliser durant l’année Capitale (voire d’y installer son « centre d’accueil ») celle-ci soumet son acceptation à la condition de continuer à pouvoir l’utiliser. En effet, à cette époque, le GPMM envisage d’y installer son siège social.

Comme pour les autres équipements, donc, le Port a scrupuleusement recherché à préserver le maintien de ses activités commerciales tout en ouvrant les bâtiments et les espaces à d’autres usages. C’est la raison pour laquelle, lorsqu’on se rendait aux plateaux des R+2 du J1 durant l’année Capitale, il nous fallait gravir ces escaliers. Au niveau du sol, le Port conserve sa gare internationale. Tout en continuant à exercer ses activités traditionnelles, le Port de commerce se donne les moyens d’élargir et d’offrir à des exploitants-tiers des opportunités d’usages.

Le Port a alors pris en charge l’intégralité des travaux opérés par l’architecte Catherine Bonte, soit presque 5 millions d’euros pour livrer le plateau sans contre-partie locative. À ces 5 millions, il faut ajouter 2 millions d’euros pour les travaux de mise en sécurité de la digue du large ouverte (au moins les week-end) au public. Le bâtiment aurait ainsi accueilli 300 000 visiteurs (17 000 pour le seul week-end d’ouverture) qui découvraient l’intérieur de ce lieu et sa proximité exceptionnelle entre la mer et la ville.

6 000 m2 de plateau, un espace d’exposition de 2 500 m2, autour de deux grands moments : « Méditerranée, des grandes cités d’hier aux hommes d’aujourd’hui » (12 janvier-18 mai) et « Le Corbusier et la question du brutalisme » (11 octobre-22 décembre). Et sur toute la période, des galeries d’exposition ouvertes et gratuites (Chercheurs du Midi, Atelier du Large). Le OFF s’y était même incrusté avec bonheur.

Certes, le J1 n’a pas échappé à la polémique, bizutage de tout équipement public marseillais. Ici, sa fermeture pendant les mois d’été au moment du pic de visiteurs. En cause ? Le délai de démontage-montage des expositions et surtout le coût (économique et écologique) de la climatisation dans ce qui peut rapidement devenir une fournaise, et accessoirement un petit paradis pour l’amiante.

La suite ? Croisières ou Casino ?

C’est dans le contexte d’après-2013 considéré comme un succès pour le J1 qu’a été lancée l’appel à projets en deux temps, l’un dans l’immédiat après-2013, puis au début de cette année. L’idée du Port fut d’identifier des projets complémentaires à côté de son ambition d’y aménager son siège. L’objectif surtout est de valoriser son patrimoine foncier et immobilier.

Il faut en effet inscrire ces éléments dans le contexte de l’émergence d’une autre idée d’occupation des espaces portuaires dans cette zone. Depuis plusieurs années, un certain nombre d’acteurs, autour de la Direction du Tourisme de la ville et de la communauté urbaine, et l’EPAEM, prônent l’installation d’activités d’hivernage de yachts et d’accueils des croisiéristes, tandis que le terminal passager international serait repoussé plus au nord, au Cap Janet, à l’horizon 2018.

On comprend les enjeux d’un tel rapprochement des uns et d’un éloignement des autres.  Au Sud, autour de la Joliette et du J4, un secteur consacré à des activités de croisières et de haut de gamme. En tous les cas, il s’agirait des navires de moins de 200 mètres, dans la mesure où les gros paquebots ne peuvent techniquement pénétrer dans ces bassins sans aménagements considérable. Ici, de l’hivernage de yachts pourrait venir en appui à des activités de réparation.

Au bas de la tour CMA-CGM, une gare maritime national avec un pôle Corse. Au loin, le pôle international et les ferry à destination et en provenance de la Tunisie, de l’Algérie. Le tout sur fond de difficultés financières de la SNCM et de la multiplication récente des re-routages des passagers vers Toulon. Une rupture à la fois lente et radicale avec l’histoire du siècle dernier.

Deux imaginaires se font face et le pari de l’ensemble des acteurs est clair : le luxe contre les migrances. Il s’ajuste à l’offre « culturelle » définie pêle-mêle par le MuCEM et les Terrasses du Port. C’est ce créneau que le Port entend valoriser avec l’appel à projets J1.

Il ne s’agit nullement pour le GPMM, comme on a pu l’entendre, de « vendre » le J1. Il ne le peut tout simplement pas dans la mesure où il appartient au domaine public maritime qui ne peut être cédé qu’après son déclassement. Or, comme on l’a vu, le Port entend conserver un usage commercial. L’appel à projets, comme pour le Silo ou les Terrasses du Port, prévoit plutôt des conventions d’occupation temporaire du domaine public maritime qui confère aux occupants des droits pour une durée limitée. Par exemple, l’appel à projets J1 dont on vient de connaître les résultats est prévu pour 2 ans, et un loyer (dont le montant n’est pas encore connu) est attendu.

L’appel J1 revêtait dès lors une série de contraintes pour les potentiels porteurs de projet :

  • une ouverture au public, même si, comme pour les Terrasses du Port ou l’espace Fort SaintJean-MuCEM, elle peut s’accompagner d’espaces privés et commerciaux ;
  • une compatibilité avec des activités maritimes, d’autre part. C’est le rejet du projet « soucoupe volante » posée sans cohérence avec le reste qui a pesé sur la décision, et qui rendait, ainsi inopérant le projet, un temps évoqué par la mairie de casino ou de boîte de nuit ;
  • une surface financière pour les porteurs de projet qui dans la première mouture devait être supérieur à 5 millions d’euros de chiffre d’affaire. Le chiffre a été ré-évalué ensuite pour laisser la place à des structures qui présentaient des projets collectifs et pour laisser la possibilité aux porteurs de disposer de sous-occupants. Ce chiffre a ensuite été redéfini en « équivalent chiffre d’affaires » pour ouvrir la porte à des institutions publiques.

Ainsi, le premier appel à projets fin 2013 a été conçu pour restreindre les cibles à des acteurs importants et pour le rendre souple à la négociation, conformément au modèle de l’appel à projets où il s’agit de mettre en concurrence des impétrants en renégociant continument avec eux les contours des attendus. La mairie avait donc exprimé son intention d’y installer un casino ou une boîte de nuit (ou les deux). La communauté urbaine présidée par le socialiste Eugène Caselli se prenait à rêver à une « technopôle de la mer ». Le promoteur Eric Foillard, ancien patron de Marseille République, envisageait l’installation d’un port de haute plaisance. Des fuites sur les pré-projets soumis avaient alors été relayées par Marsactu.

Mais cette séquence marquée par un changement de gouvernance au sein du GPMM (Conseil de surveillance et Directoire), d’une part, et par les élections municipales, d’autre part. Si cette séquence n’était pas propice à la prise de décision, elle fut interprétée par les élus comme un abandon pur et simple de l’initiative, ce qui eut comme effet d’ouvrir un conflit latent entre GPMM et la majorité Gaudin.

Au début de l’année 2015, un deuxième temps d’appel à projets fut néanmoins lancé à l’issue duquel deux porteurs ont été sélectionnés. Une nouvelle fois la mairie s’est positionnée. Elle avait même fait figurer le J1 sur ses affiches de bonne année. Finalement, c’est donc le projet de la municipalité qui l’a emporté – sans que l’on sache qui était son challenger.

L’appel à projets et les ambitions de la mairie

Dès l’annonce du GPMM et de son jury présidé par Yves Cousquer (entrepreneur de grands projets métropolitains pour Marseille, négociateur pour l’État sur le dossier de la LGV et auteur du rapport commandé par la CCI « 20 projets pour le Top 20 », récemment disparu), La Provence s’est montrée enthousiaste, assurant que le bâtiment avait « enfin trouvé sa vocation » (oubliant sans doute un peu vite son passé industriel et son expérience culturelle) :

« La Ville va en faire un pôle d’excellence, une espèce de musée futuriste où tout ce qui fait la grandeur de la métropole marseillaise (et pas seulement de Marseille) viendra s’afficher. Airbus Helicopters par exemple pourra y présenter un mini hélico. Orange son téléphone de l’an 3000. CMA CGM un conteneur révolutionnaire. Rien n’est encore défini. Mais la métropole veut afficher son savoir-faire. »

En clair, on ne se rien des intentions de la mairie, mais ce sera formidable (et en plus il y aura des hélicos). Un musée des « savoir-faire locaux », qui ouvre la porte à tous les sarcasmes, mais s’inscrit pleinement dans la stratégie valencienne de la mairie : grands événements, grands équipements, offre touristique et auto-promotion comme remède à l’anti-Marseille bashing.

Du côté du GPMM, on justifie ainsi ce choix :

« L’ambition est de faire du plateau du second étage du J1 le lieu de l’attractivité et de l’innovation de l’aire marseillaise, un lieu unique de rayonnement pour l’aire métropolitaine, pour exposer nos ressources et valoriser l’avenir, un espace d’expression pour un territoire tout entier, la vitrine des atouts et d’un potentiel territorial. »

Attractivité, innovation, rayonnement, métropole, vitrine, atouts et potentiel… Toutes les cases  de la compétition des villes sont donc bien cochées. Quitte à oublier les enjeux de la réappropriation des espaces portuaires par le public ? Comme le résumait un artiste marseillais :

« La manière d’investir le J1 par MP2013 a été une vraie réussite. Usage, rapport avec le port, fonctionnement, programmation, mixité. Le succès populaire a tenu sans doute au fait que d’un coup les marseillais pouvait accéder et découvrir le fonctionnement du port au plus près sans le perturber. Étonnamment, les nouveaux projets de la ville ne tiennent pas compte de cette historique. Au contraire, l’objectif est de chasser plus au nord le port comme si cette activité n’était plus digne d’intérêt pour le nouveau Marseille. Nier la dimension Portuaire de la ville au nom du tourisme est une erreur. »

Rien n’est encore définitif. L’espace est loué pour deux ans seulement. Le temps de déménager pour de bon les empreintes du port commercial et de laisser place à « une marina couplée à un aquarium et à un espace culturel » croit savoir La Provence. « Un pas de plus vers le futur » titre le journal. Un pas de plus loin de la redécouverte culturelle entre-aperçu en 2013, peut-être.Un grand-écart supplémentaire par rapport à l’appropriation populaire de ces espaces, certainement. Mais comme on l’a vu avec l’abandon forcé du projet de MuCEM plage, ces tentatives d’accumulation (de la richesse) par la dépossession (des espaces publics) ne sont pas immunisées contre la controverse et la contestation. L’occasion de réouvrir un débat lancé par Marsactu (qu’on attend décidément de pied ferme) en mai 2013  : Et vous, vous en feriez quoi du J1 ?

EDIT : Le dossier du projet MJ1 retenu sur le site de la mairie.

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