Marseille : une approche sémiotique

Nous avons reçu cette contribution de Bernard Lamizet, Professeur émérite de sciences de l’information et de la communication à l’IEP de Lyon. Pour la Nouvelle société savante de Marseillologie, il propose de « s’interroger sur les significations particulières engagées par l’urbanité à Marseille ». Son programme envisage d’explorer six domaines appartenant à la sémiotique de la ville. Il dévoile ici les pistes que cette approche permet d’ouvrir. 

Pour commencer, il convient de se demander ce qu’est la sémiotique. Conçue à peu près au même moment, à la fin du XIXème siècle et au début du XXème, en Suisse par F. de Saussure et aux Etats-Unis par Charles S. Peirce, la sémiotique consiste à questionner ce que les Grecs appelaient le sémeion : le signe. On sait que Saussure avait le projet de faire de la linguistique telle qu’il la concevait dans le Cours de linguistique générale, publié en 1920, après sa mort, par ses élèves, un champ, consacré à l’analyse des langues, situé dans un domaine plus vaste, celui de l’analyse des significations, qu’il désignait par le terme sémiologie.

Comme toutes les pratiques sociales, et, en particulier, comme toutes les pratiques fondées sur la relation entre les hommes et sur l’expression de leur identité, la ville est porteuse de significations multiples et complexes. Traversée par des échanges et des pratiques de communication, structurée par des institutions elles-mêmes fondées sur des relations sociales symboliques entre ceux qui l’habitent, la ville est un espace social et culturel qui articule des identités singulières, celles de ses habitants, et des identités collectives, celles des groupes sociaux et des classes sociales, celles des institutions politiques et religieuses, celles des espaces culturels et des espaces de communication, celles des médias et des représentations.

Il importe donc de s’interroger sur les significations particulières engagées par l’urbanité à Marseille : de tenter de penser ce que l’on peut appeler globalement la sémiotique de Marseille. C’est ce que nous nous proposons de mettre en œuvre au cours d’un certain nombre de textes que nous envisageons de publier en collaboration avec la « Nouvelle Société Savante de Marseillologie ».

Dans le champ de la sémiotique de la ville, sur quoi repose, dans ces conditions, ce que l’on peut appeler la sémiotique de Marseille ?

Je pense que l’on peut penser cette sémiotique de Marseille en six domaines, en six formes de questionnement.

La première question qui me semble importante, car elle est, en partie, constitutive même de l’identité marseillaise, est celle de la relation de la ville à la mer. Les significations de la mer à Marseille, que nous étudierons dans un premier texte, semblent structurées autour de quatre figures : la première est celle de la relation à l’autre, fondée sur la sémiotique de la circulation et de l’échange, puisque cette ville est un port, mais aussi sur la sémiotique de l’étranger, qui traverse l’espace marseillais depuis sa fondation à la suite de l’arrivée des Grecs jusqu’à la question de la signification des migrations dans la ville moderne et contemporaine – y compris dans le discours économique et dans le discours politique. La seconde question est celle de la place qu’elle occupe dans la politique marseillaise, à la fois dans les discours et dans les pratiques. Mais il importe de questionner aussi le rôle de la mer dans l’économie de la ville et dans les pratiques sociales et professionnelles qui y sont mises en œuvre. Une troisième figure de la mer est celle de l’esthétique et de la représentation : quelles sont les représentations de la mer dans la culture marseillaise, dans les arts plastiques (je pense, en particulier, au célèbre tableau de Vernet de 1754) ou dans les œuvres de la littérature se situant à Marseille en donnant un rôle important à la mer : on peut penser au Comte de Monte-Cristo d’A. Dumas. Enfin, une quatrième figure marseillaise de la mer est la place de la mer dans les aménagements urbains. Sans doute convient-il de s’interroger sur la façon dont la mer a été engagée dans les aménagements de la ville – qu’il s’agisse des ports ou des aménagements liés au tourisme et sur ce que peuvent signifier ces aménagements : c’est ainsi qu’il serait intéressant d’analyser la double signification du Vieux-Port, à la fois au centre de la ville puisqu’il est bordé de trois côtés par des quartiers et des constructions et à sa périphérie, puisqu’il est ouvert sur le large.

Le deuxième domaine qui me semble important dans la sémiotique de la ville est l’analyse de la sémiotique politique de la ville de Marseille. Cela consiste dans un questionnement sur la signification des discours politiques tenus sur la ville, en particulier dans les projets et dans les discours électoraux, dans un questionnement sur les identités politiques et sur les significations du débat public engagé dans la ville. Une réflexion pourrait, par ailleurs, être entreprise sur la signification des confrontations et des oppositions qui se manifestent dans la ville, mais aussi, au-delà, cela engage une analyse des logiques et des figures inconscientes qui peuvent sous-tendre les discours politiques tenus sur la ville et par les acteurs politiques qui s’y expriment.

Un troisième domaine important de la sémiotique de Marseille est la question de la signification des identités et de leur multiplicité dans l’espace urbain. Il me semble important de penser cette pluralité des identités de deux points de vue, celui des identités dont sont porteurs les habitants de la ville et celui de la pluralité des cultures qui s’expriment et se donnent à voir dans les pratiques culturelles engagées dans la ville. Pour cela, il faut se donner les moyens de penser cette multiplicité des identités – en s’appuyant, en particulier, sur l’important travail d’E. Temime sur les migrations marseillaises et sur une analyse du discours des médias et des acteurs politiques contemporains sur la figure des cultures diverses et sur la figure de l’étranger dans la ville.

La sémiotique de Marseille est aussi la sémiotique des sites et des aménagements. Comme nous l’avons esquissé à propos de la mer, la géographie et l’architecture ne sauraient se limiter à une approche fonctionnelle, qui interroge le rôle des sites et des aménagements urbains dans les pratiques de la ville. En effet, habiter la ville, ce n’est pas seulement y mettre en œuvre des fonctions comme des métiers ou des rôles : c’est y confronter les représentations de la ville dont on est porteur au réel des sites et des aménagements. Par exemple, la fermeture de l’entrée du Vieux-Port par les deux forts qui se font face, le fort Saint-Jean et le fort Saint-Nicolas, ne saurait faire seulement l’objet d’un questionnement sur la régulation qu’elle engage des usages du port, mais engage aussi une signification multiple de la fermeture du port qu’elle manifeste et de la confrontation entre les pouvoirs que représentent ces forts. Un autre exemple important est le questionnement sur les significations de la Canebière, au-delà de son rôle de voie de circulation, et de la centralité figurée par l’intersection de la Canebière et des Cours Saint-Louis et Belsunce.

Par ailleurs, la sémiotique de la ville porte aussi sur la signification des figures esthétiques de la ville, qu’il s’agisse de l’architecture (quelles sont les significations, par exemple, de la façade de l’Hôtel de Ville ouverte sur le port ?), de l’esthétique des monuments et des constructions de la ville (que signifie, par exemple, la colonne qui se trouve au milieu de la place Castellane ?, que signifie la situation de Notre-Dame de la Garde qui vient dominer la ville ?) ou de ce que l’on peut appeler l’esthétique des réseaux, qu’il s’agisse de l’esthétique des rues et voies de circulation ou de l’esthétique des moyens de circulation et des emplacements qui leur sont réservés, tant dans leur dimension visible que dans leur dimension souterraine comme l’esthétique du réseau de métro.

Un sixième domaine de la sémiotique de Marseille est le questionnement des imaginaires qui circulent dans l’espace urbain. Comme toutes les identités, une identité urbaine se fonde, comme on le sait, en particulier depuis les travaux de Lacan, sur une articulation constante entre trois instances : celle du réel, c’est-à-dire de la contrainte, celle du symbolique, c’est-à-dire celle des représentations, et celle de l’imaginaire, c’est-à-dire des représentations conçues en place de réel : l’imaginaire, ce sont les représentations dont on est porteur en y étant soumis comme s’il s’agissait de réel. La multiplicité des imaginaires qui circulent sur Marseille, qu’il s’agisse des imaginaires mis en scène dans la fiction ou des imaginaires ayant leur place dans les idéologies, dans les religions et dans les discours politiques, constitue une part majeure de la réflexion sur la sémiotique des identités marseillaises.

Le prochain texte que je proposerai sera consacré à Marseille et la mer.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *